
CHRONIQUES D'UNE ANNEE A PEKIN, NOUVELLE CAPITALE DU MONDE
Voici encore une petite aventure qui m’est arrivée lors de mon séjour dans le Shandong et que je n’avais pas encore eu le temps de vous raconter.

Tous les après-midis, alors que Yiqi partait exercer sa conduite automobile avec M. Wu, son professeur, j’allais quant à moi faire de longues promenades à vélo, tantôt en ville tantôt dans la campagne. Dezhou n’est pas une mégapole comme Pékin ; c’est une cité moyenne, et de là où nous logeons, dix minutes à vélo suffisaient pour traverser la banlieue rurale et accéder à la campagne. Pour un Suisse habitué à la proximité de la nature, ça n’avait rien d’un luxe, et j’en ai profité pour revoir des forêts et des champs, ce qui ne m’était plus arrivé depuis ma brève excursion à Badalin. Dezhou est néanmoins, comme toutes les villes chinoises, en plein expansion, et si j’en crois les habitants, cette expansion est ici aussi extrêmement rapide. Les hu tongs où habitaient Yiqi et sa famille lorsqu’elle était enfant n’existent presque plus, les prés à deux pas de chez elle où elle allait jouer sont maintenant des routes et des rues animées, plusieurs hameaux alentours ont déjà été phagocytés par la grande ville et une partie grandissante de la zone agricole se transforme peu à peu en banlieue, avant-garde de la grande cité.
J’allais souvent me promener au bord de la rivière (dans laquelle Yiqi avait jadis appris à nager) et aux abords des fermes où on rencontrait une grande quantité de chiens et de chats de tous âges et de toutes tailles. Un jour, alors que je longeais un champ au bord d’un sillon qui permettait, pour peu qu’on y mette un peu d’acrobatie, de passer en vélo, j’ai été invectivé et coursé par deux chiens véhéments qui voulaient me chasser loin de leurs terres. Pris en chasse, j’ai accéléré. Je roulais nettement plus vite qu’ils ne couraient mais ça ne les a pas empêchés de me poursuivre sur plus de deux cent mètres. Lorsque je me suis retourné, je les ai vus un peu plus loin en arrière qui s’étaient arrêtés et reprenaient leur souffle, haletant et la langue tirée. Je leur ai également tiré la mienne pour les mettre au défi, et ça n’a pas manqué : ils ont repris leur course de plus belle et j’ai eu juste le temps d’enfourcher à nouveau mon vélo pour reprendre de la vitesse et leur échapper, ce que j’ai réussi à faire lorsque leurs aboiements se sont peu à peu estompés et que j’ai fini par disparaître de leur horizon.
J’ai continué ma route et me suis engagé sur un chemin de terre qui pénétrait dans un bois. Et là, quelle n’a pas été ma stupéfaction de voir qu’une partie de la forêt était en flammes ! En plusieurs endroits, le long de la lisière, les arbres avaient pris feu, ça craquait de partout et il y avait déjà des monceaux de cendre sur le sol. J’ai foncé le plus vite possible, sans m’arrêter, vers le hameau le plus proche, ce qui m’a pris tout de même une bonne dizaine de minutes, pour donner l’alerte.

Enfin arrivé, j’ai déboulé dans la rue centrale (la seule rue en fait) en faisant beaucoup de bruit pour prévenir les paysans de ce qui était en train d’arriver. Passé le premier étonnement de voir un étranger dans un endroit où on n’en avait peut-être encore jamais vu en dehors du poste de télévision, on a consenti à écouter ce que je baragouinais et pourquoi j’avais l’air si agité. Un groupe de vieillards s’est approché de moi et je leur ai expliqué qu’il y avait un incendie dans la forêt tout près d’ici et qu’il s’était déclaré à plusieurs endroits, à proximité du chemin. Devant ma panique, ils ont éclaté de rire, ce qui a rameuté les quelques villageois qui ne s’étaient pas encore massés autour de nous à venir rejoindre l’assistance curieuse. Ils m’ont expliqué que c’était eux-mêmes qui avaient allumé ces feux, pour une raison que je n’ai pas bien comprise mais qui devait vraisemblablement relever de l’entretien de la forêt. Et tous de rire à nouveau.
Comme je m’apprêtais à repartir en riant moi aussi de ma propre méprise, une femme qui se tenait devant sa maison, un peu à l’écart du groupe, m’a fait signe, m’invitant à prendre une tasse de thé. Sa petite maison à un étage, typique des campagnes de la région, laissait voir son intérieur modeste par une grande ouverture ronde dans le mur, qui me rappelait avec amusement celle des maisons de
Poussée par la curiosité, sa fille, qui semblait avoir dans les huit ou dix ans, s’est approchée, m’observant à la dérobée en se cachant derrière le dos de sa mère. Cette dernière l’a fait venir devant elle et lui a demandé de venir saluer l’ « ami étranger ». Alors que je m’attendais à un « ni hao » ou éventuellement à un « hello » – les enfants chinois adorent singer ce mot anglais, un des seuls qu’ils connaissent, pour invectiver les étrangers – elle a articulé un « huan ying ! huan ying ! » (bienvenue ! bienvenue !) suraigu et est repartie se cacher. Après un moment, comme le soleil se couchait et que j’avais un rendez-vous à Dezhou (un repas avec la mère de Yiqi et les camarades de son unité de travail), j’ai remercié mon hôte pour le thé et j’ai repris mon vélo. Lorsque j’ai quitté le petit hameau pour reprendre ma route dans la forêt, le crépuscule tombait lentement.
Je remarque une fois encore que ce qu’on dit en Chine sur l’hospitalité des gens du Shandong est rigoureusement vrai. Outre l’accueil généreux que j’ai reçu dans la famille de Yiqi (ce qui s’explique en grande partie par le fait que c’est en qualité de futur gendre que j’ai été reçu), cette hospitalité se manifeste de nombreuses façons différentes, ne serait-ce que dans les restaurants où les plats sont servis de manière bien plus abondante qu’ailleurs. Dans cette province où la présence étrangère est extrêmement réduite, on accueille pourtant partout les étrangers avec le sourire, et les gens d’ici, moins réservés que les Pékinois, n’hésitent jamais à engager la conversation. Je vous raconterai une prochaine fois comment, par le jeu de certaines circonstances, il y a de fortes chances que je revienne dans les prochaines années, et de manière plus stable, dans cette accueillante contrée qu’est le Shandong.

Autres souvenirs du Shandong :
- « Un Jeune Suisse Volontaire dans un Quartier »
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- Soyez comme Lei Feng ...cinq Minutes !
- Les Visites du Bai Nian : une Tradition Chinoise
- Nouvelle Coupure de Presse au Sujet de mon Passage à Dezhou
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