
CHRONIQUES D'UNE ANNEE A PEKIN, NOUVELLE CAPITALE DU MONDE

Je viens de terminer les Antimémoires de Malraux, un livre autobiographique dans lequel le grand écrivain revient sur les rencontres humaines qui l’ont marquées à travers le monde. L’auteur de
« Ce qui m’intéresse, dans un homme quelconque, c’est la condition humaine ; dans un grand homme, ce sont les moyens et la nature de sa grandeur ; dans un saint, le caractère de sa sainteté. Et quelques traits, qui expriment moins un caractère individuel, qu’une relation particulière avec le monde. »
(p.22)
Pourquoi parler d’antimémoires ? Au début du livre, Malraux revient sur les différentes genres autobiographiques qui ont parsemé l’histoire littéraire (confessions, mémoires, journaux intimes, etc.), de Saint Augustin à Chateaubriand en passant par Rousseau et… le général de Gaulle. Lui veut essayer autre chose : écrire des antimémoires pour raconter des antidestins.
« Pourquoi me souvenir de César, pourquoi m’intéresser à Nehru, à Mao ? Mais enfin, l’une des plus hautes qualités d’un homme qui n’est pas un animal, c’est d’être capable d’admiration. Si vous préférez admirer Gandhi plutôt que Nehru, je n’ai pas d’objection. Mais je ne vais pas perdre votre temps à vous expliquer ma relation avec les hommes de l’Histoire. Disons simplement que pour moi, ces hommes, comme les grands artistes, comme les aventuriers de jadis sur un autre plan, sont des hommes de l’antidestin. »
(p.427-428)
Dans d’autres chapitres, il parle de souvenirs plus lointains :
André Malraux
Une fois
Un des premiers en Europe, il a compris qu’inévitablement, pour des raisons historiques bien précises, à l’internationalisme communiste hérité de Marx allait succéder un national-communisme, personnifié dans un premier temps par Staline, puis par Mao, Tito, Ho Chi-Minh et les autres. Il comprend que « le socialisme dans un seul pays » n’est pas une hérésie contre-révolutionnaire mais une vision politique pragmatique, prise en conformité avec les intérêts du siècle (notamment les luttes de libération nationale et de décolonisation) et la sensibilité des peuples opprimés. Il écrit :
« Depuis quelques semaines, on lisait dans
(p.128)
le général de Gaulle
Un des exemples qu’il développe est celui du Viêt-Nam, au plus fort de la guerre qui l’oppose aux Etats-Unis. Il trace un portrait touchant d’Ho Chi-Minh, le petit paysan devenu leader national, et en parle en ces termes :
« Il s’est formé dans un milieu où le romanesque communiste aux grands cheveux […] existait encore. L’Oncle Ho a étudié Marx – et surtout Lénine – plus tard. Lénine avant Marx. Avec le temps, son vocabulaire est devenu… national-confucianiste. »
(p.442)
Il dira à peu de choses près la même chose au sujet de Mao. Je me suis souvenu en lisant cela d’un souvenir que nous avait raconté Armand Gatti il y a quelques années. Invité un jour à la table de Mao, dont il était un grand admirateur, il lui avait demandé : « Qu’est-ce qui a fait la révolution en Chine ? » et Mao lui avait répondu : « Le théâtre. » Gatti avait d’abord pensé à une simple courtoisie à son attention (car il était metteur en scène), mais l’interprète, énigmatique, lui avait dit : « N’oubliez pas qu’avant d’être communiste, notre révolution est chinoise… » L’allusion au théâtre faisait référence à un épisode de
Marx imaginait une révolution prolétarienne urbaine, et c’est l’inadéquation de cette vision à la réalité russe qui a fait échouer la révolution en 1905. En se transformant en révolution agraire, elle a pu avoir lieu en Chine – une prise de distance par rapport à la doctrine était donc nécessaire. Et si le modèle du grand frère soviétique n’a pas tenu longtemps en Chine, c’est que les deux pays n’étaient pas confrontés aux mêmes réalités. Je ne le dis pas par provocation, mais peut-être était-il plus raisonnable en Chine à cette période de brandir le Petit Livre Rouge que le Manifeste de Marx – car la doctrine doit sans cesse être recontextualisée.
L’épopée maoïste, d’ailleurs, doit plus à son caractère chinois – son caractère de libération nationale – qu’à son caractère marxiste dans la glorification qui en a été fait par le peuple, comme Malraux l’explique bien :
Mao à sa table de travail
« Pour les millions d’hommes agglomérés sur le rocher de Hong Kong, l’immensité qui s’étend derrière la barre noire de l’horizon n’est pas le pays des communes populaires, des hauts fourneaux individuels et des usines géantes, ni même de la bombe atomique, c’est le pays de
(p.485)
Malraux parcourt les hauts lieux de
Sparte, il la trouve partout dans
Avec une grande acuité, Malraux prévoit les événements qui vont avoir lieu peu après l’écriture de son livre :
le Premier ministre Chou En-laï
« Il y a vingt cinq millions de jeunes communistes, dont presque quatre millions sont des intellectuels ; ce que Mao vient de dire suggère, et sans doute annonce, une nouvelle action révolutionnaire comparable à celle que suscita les Cent Fleurs, puis leur répression. Que veut-il ? Lancer la jeunesse et l’armée contre le Parti ? »
(p.546)
Lancer la jeunesse contre le Parti… Diriger depuis le sommet du pouvoir une révolte contre le pouvoir lui-même : telle était en effet le modèle très particulier d’insurrection que Mao avait imaginé, modèle certainement unique dans l’histoire des révolutions. Malraux attribue ces paroles à Mao :
« Il y a toute une jeunesse dogmatique, et le dogme est moins utile que la bouse de vache. On en fait ce qu’on veut, même du révisionnisme ! Quoi qu’en pense votre ambassadeur, cette jeunesse présente des tendances dangereuses… Il est temps de montrer qu’il y en a d’autres. »
(p.560)
C’est hélas précisément ce qu’il ne parviendrait pas à montrer… Mais il n’est pas inutile de rappeler que le fanatisme de certains gardes rouges pendant cette période – celui, justement, d’une « jeunesse dogmatique » – n’a jamais été voulu comme tel par Mao, qui, de toute évidence, a perdu le contrôle d’un mouvement qu’il pensait pouvoir superviser jusqu’au bout. Et Malraux, confiant malgré tout, lui répond en ces termes :
Ho Chi-Minh, leader révolutionnaire du Viet-Nam
« L’Asie du XIXe siècle semble frappée d’une décadence que le colonialisme ne suffit pas à expliquer. Le Japon s’est occidentalisé le premier, et on a prophétisé qu’il s’américaniserait très vite. La vérité est que, malgré les apparences, il est resté profondément japonais. Vous êtes en train de refonder
(p.541-542)
L’aversion anti-américaine est alors à son paroxysme en Chine. Malraux rencontre Chou En-lai, alors Premier ministre, et ce dernier lui explique que toute négociation avec l’ennemi impérialiste est désormais exclue, surtout depuis les événements du Viêt-Nam. Ses paroles, dignes de celles d’un militant altermondialiste d’aujourd’hui, annoncent l’anti-impérialisme moderne et la conscience que nous avons actuellement de l’omniprésence américaine et de la nécessité d’y mettre fin au nom de la souveraineté des peuples :
« Nous ne négocierons ni sur le Viêt-Nam, ni sur autre chose, tant que les Américains ne seront pas rentrés chez eux. Il ne s’agit pas seulement de quitter Saigon, mais de démanteler les bases de Saint Domingue, de Cuba, du Congo, du Laos, de
(p.521)
le maréchal Chen-Yi
Le maréchal Chen-Yi, que Malraux rencontre peu avant, est de la même opinion, mais il reste optimiste – cette situation post-coloniale ne peut pas durer indéfiniment :
« La perte d’un domino de mah-jong ne détruit pas le jeu de celui qui le perd. Et les Etats-Unis ne pourront pas maintenir indéfiniment des troupes à l’étranger ; ils seront un jour ou l’autre contraints d’évacuer Taïwan et Berlin-Ouest. »
(p.504)
Au départ de
« Les sous-développés sont beaucoup plus nombreux que les pays occidentaux, et la lutte a commencé dès que les colonies sont devenues des nations. […] Il s’agit des immenses espaces du malheur contre le petit cap européen, contre la haïssable Amérique. Les prolétariats rejoindront les capitalismes, comme en Russie, comme aux Etats-Unis. Mais il y a un pays voué à la vengeance et à la justice, un pays qui ne déposera pas les armes, qui ne déposera pas l’esprit avant l’affrontement planétaire. Déjà trois cent ans d’énergie européenne s’effacent ; l’ère chinoise commence. »
(p.561)
référence : André Malraux, Antimémoires, Folio, 1972, 634 pages
Aucun commentaire pour cet article
| Juillet 2008 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | |||||
| 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | ||||
| 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | ||||
| 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | ||||
| 28 | 29 | 30 | 31 | |||||||
|
||||||||||
«
(Guillain Robert, Dans Trente Ans