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« Il n’arrive pas fréquemment qu’on puisse dire : "Si je n’avais pas vu cela, je ne l’aurais pas cru". Cette impression, on l’éprouve en Chine ; elle incite à témoigner. »

(Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera)

         

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Samedi 21 octobre 2006

                                          

Je viens de terminer les Antimémoires de Malraux, un livre autobiographique dans lequel le grand écrivain revient sur les rencontres humaines qui l’ont marquées à travers le monde. L’auteur de La Condition Humaine (roman sur la Révolution chinoise à lire absolument) révèle également ici une autre de ses facettes : celle du diplomate. Premier ministre sous le général de Gaulles, il nous raconte ses voyages, en Inde, en Chine, et ailleurs, et sa rencontre avec les grands hommes d’Etat qui ont marqué l’histoire, et il nous les présente essentiellement sous un œil humain.

« Ce qui m’intéresse, dans un homme quelconque, c’est la condition humaine ; dans un grand homme, ce sont les moyens et la nature de sa grandeur ; dans un saint, le caractère de sa sainteté. Et quelques traits, qui expriment moins un caractère individuel, qu’une relation particulière avec le monde. » 

 (p.22)

Pourquoi parler d’antimémoires ? Au début du livre, Malraux revient sur les différentes genres autobiographiques qui ont parsemé l’histoire littéraire (confessions, mémoires, journaux intimes, etc.), de Saint Augustin à Chateaubriand en passant par Rousseau et… le général de Gaulle. Lui veut essayer autre chose : écrire des antimémoires pour raconter des antidestins.

« Pourquoi me souvenir de César, pourquoi m’intéresser à Nehru, à Mao ? Mais enfin, l’une des plus hautes qualités d’un homme qui n’est pas un animal, c’est d’être capable d’admiration. Si vous préférez admirer Gandhi plutôt que Nehru, je n’ai pas d’objection. Mais je ne vais pas perdre votre temps à vous expliquer ma relation avec les hommes de l’Histoire. Disons simplement que pour moi, ces hommes, comme les grands artistes, comme les aventuriers de jadis sur un autre plan, sont des hommes de l’antidestin. » 

 (p.427-428)

                                                                        André Malraux

Dans d’autres chapitres, il parle de souvenirs plus lointains : la Résistance. Sauvé de justesse d’une fosse dans laquelle il est tombé avec son char sous une pluie d’obus, il échappe quelques années plus tard – alors qu’il est devenu commandant d’une bande de maquisards très bien organisés – à un peloton d’exécution nazi, et ne doit sa survie qu’à l’arrivée inopinée de la Libération. Cette histoire, authentique et haletante, se lit comme une aventure. Malraux, comme Jean Moulin, représente le héros type de la Résistance française sous l’Occupation ; les deux hommes se sont d’ailleurs retrouvés au Panthéon…

Une fois la France libérée, c’est la reprise des luttes politiques. Les anciens collaborateurs sont voués aux gémonies, souvent persécutés, et les anciens militants de la Résistance se divisent de plus en plus, spécialement entre gaullistes et communistes. Malraux, qui se définit comme « libéral » (dans un sens qui semble remonter à une très lointaine préhistoire et qui ne veut malheureusement plus dire grand-chose aujourd’hui), fait pourtant preuve d’une compréhension très lucide à l’égard du communisme, une compréhension qui révèle mieux que tout autre chose son envergure de grand homme politique. ¨

Un des premiers en Europe, il a compris qu’inévitablement, pour des raisons historiques bien précises, à l’internationalisme communiste hérité de Marx allait succéder un national-communisme, personnifié dans un premier temps par Staline, puis par Mao, Tito, Ho Chi-Minh et les autres. Il comprend que « le socialisme dans un seul pays » n’est pas une hérésie contre-révolutionnaire mais une vision politique pragmatique, prise en conformité avec les intérêts du siècle (notamment les luttes de libération nationale et de décolonisation) et la sensibilité des peuples opprimés. Il écrit :

« Depuis quelques semaines, on lisait dans la Pravda , pour la première fois, les mots : notre patrie soviétique. Chacun a compris. Et j’ai compris que tout se passait comme si le communisme était le moyen enfin découvert par la Russie pour assurer dans le monde sa place et sa gloire : une orthodoxie ou un panslavisme qui aurait réussi… »

(p.128)

                                                                                                                                    le général de Gaulle

 

 

 Un des exemples qu’il développe est celui du Viêt-Nam, au plus fort de la guerre qui l’oppose aux Etats-Unis. Il trace un portrait touchant d’Ho Chi-Minh, le petit paysan devenu leader national, et en parle en ces termes :

« Il s’est formé dans un milieu où le romanesque communiste aux grands cheveux […] existait encore. L’Oncle Ho a étudié Marx – et surtout Lénine – plus tard. Lénine avant Marx. Avec le temps, son vocabulaire est devenu… national-confucianiste. » 

  (p.442)  

Il dira à peu de choses près la même chose au sujet de Mao. Je me suis souvenu en lisant cela d’un souvenir que nous avait raconté Armand Gatti il y a quelques années. Invité un jour à la table de Mao, dont il était un grand admirateur, il lui avait demandé : « Qu’est-ce qui a fait la révolution en Chine ? » et Mao lui avait répondu : « Le théâtre. » Gatti avait d’abord pensé à une simple courtoisie à son attention (car il était metteur en scène), mais l’interprète, énigmatique, lui avait dit : « N’oubliez pas qu’avant d’être communiste, notre révolution est chinoise… » L’allusion au théâtre faisait référence à un épisode de la Longue Marche dont je ne me souviens plus exactement (il s’agissait du passage d’un pont sous le feu des ennemis), mais ce qui est à retenir, chez Malraux comme chez Gatti, c’est que partout où le communisme est apparu (et spécialement en Chine), il s’est adapté de très près aux conditions nationales afin de s’inscrire véritablement dans la situation historique qui l’a vu naître et dont il a fait son terreau. A cet égard, l’URSS fut certainement le pays communiste le plus orthodoxe, et cette orthodoxie, cet aspect doctrinal, expliquent plusieurs de ses échecs.

Marx imaginait une révolution prolétarienne urbaine, et c’est l’inadéquation de cette vision à la réalité russe qui a fait échouer la révolution en 1905. En se transformant en révolution agraire, elle a pu avoir lieu en Chine – une prise de distance par rapport à la doctrine était donc nécessaire. Et si le modèle du grand frère soviétique n’a pas tenu longtemps en Chine, c’est que les deux pays n’étaient pas confrontés aux mêmes réalités. Je ne le dis pas par provocation, mais peut-être était-il plus raisonnable en Chine à cette période de brandir le Petit Livre Rouge que le Manifeste de Marx – car la doctrine doit sans cesse être recontextualisée.

                                                                                                                                    Mao à sa table de travail

 L’épopée maoïste, d’ailleurs, doit plus à son caractère chinois – son caractère de libération nationale – qu’à son caractère marxiste dans la glorification qui en a été fait par le peuple, comme Malraux l’explique bien :

« Pour les millions d’hommes agglomérés sur le rocher de Hong Kong, l’immensité qui s’étend derrière la barre noire de l’horizon n’est pas le pays des communes populaires, des hauts fourneaux individuels et des usines géantes, ni même de la bombe atomique, c’est le pays de la Longue Marche et de son chef ; comme la Russie , au-delà de l’arc de triomphe de Niegoreloïe, n’était pas le pays des kolkhozes, mais celui de Lénine et de la Révolution d’Octobre. » 

 (p.485)

Malraux parcourt les hauts lieux de la Chine. Il fait le pèlerinage au Yenan, ce voyage toujours très populaire aujourd’hui, point d’orgue de ce qu’on appelle de nos jours le « tourisme rouge ». Arrivé devant les grottes vétustes où Mao et ses hommes ont séjourné plusieurs années dans des conditions précaires, fondant l’utopique et éphémère petite République soviétique de Chine, il s’écrie : « Voici donc Sparte ! » Vraiment, Staline ne savait pas de quoi il parlait lorsqu’il affirmait que les hommes du Yenan étaient « des communistes de margarine »… Yenan, c’est le camp retranché des guérilleros d’une nouvelle Chine, c’est la retraite forcée des ascètes rouges, c’est la promesse d’une victoire éclatante dans les conditions d’un ermitage… Mais je dois rendre la parole à Malraux.

Sparte, il la trouve partout dans la Chine populaire. Il parle du « sourire spartiate des vendeuses » dans de grandes coopératives où « même les jouets sont austères ». Et ce côté spartiate, malgré l’amélioration du niveau de vie et l’état de paix, on le trouve toujours dans la Chine d’aujourd’hui : militarisation de tous les échelons de la société, respect pour les attitudes martiales, travailleurs marchant presque au pas en portant leur instrument (pelle, pioche, balai) sur l’épaule… C’est quelque chose qui me frappe chaque jour.

                                                                                                                            le Premier ministre Chou En-laï

 Avec une grande acuité, Malraux prévoit les événements qui vont avoir lieu peu après l’écriture de son livre : la Révolution culturelle. Dans une discussion avec Mao, il sait lire entre les lignes et prévoit l’ouragan qui va déferler bientôt sur la Chine  :

« Il y a vingt cinq millions de jeunes communistes, dont presque quatre millions sont des intellectuels ; ce que Mao vient de dire suggère, et sans doute annonce, une nouvelle action révolutionnaire comparable à celle que suscita les Cent Fleurs, puis leur répression. Que veut-il ? Lancer la jeunesse et l’armée contre le Parti ? » 

 (p.546)

Lancer la jeunesse contre le Parti… Diriger depuis le sommet du pouvoir une révolte contre le pouvoir lui-même : telle était en effet le modèle très particulier d’insurrection que Mao avait imaginé, modèle certainement unique dans l’histoire des révolutions. Malraux attribue ces paroles à Mao :

« Il y a toute une jeunesse dogmatique, et le dogme est moins utile que la bouse de vache. On en fait ce qu’on veut, même du révisionnisme ! Quoi qu’en pense votre ambassadeur, cette jeunesse présente des tendances dangereuses… Il est temps de montrer qu’il y en a d’autres. » 

 (p.560)

                                                                                                                           Ho Chi-Minh, leader révolutionnaire du Viet-Nam

 C’est hélas précisément ce qu’il ne parviendrait pas à montrer… Mais il n’est pas inutile de rappeler que le fanatisme de certains gardes rouges pendant cette période – celui, justement, d’une « jeunesse dogmatique » – n’a jamais été voulu comme tel par Mao, qui, de toute évidence, a perdu le contrôle d’un mouvement qu’il pensait pouvoir superviser jusqu’au bout. Et Malraux, confiant malgré tout, lui répond en ces termes :

« L’Asie du XIXe siècle semble frappée d’une décadence que le colonialisme ne suffit pas à expliquer. Le Japon s’est occidentalisé le premier, et on a prophétisé qu’il s’américaniserait très vite. La vérité est que, malgré les apparences, il est resté profondément japonais. Vous êtes en train de refonder la Grande Chine , Monsieur le Président ; c’est manifeste dans les tableaux et les affiches de propagande, dans vos poèmes, dans la Chine elle-même, avec le côté militaire que lui reprochent les touristes… » 

 (p.541-542)

L’aversion anti-américaine est alors à son paroxysme en Chine. Malraux rencontre Chou En-lai, alors Premier ministre, et ce dernier lui explique que toute négociation avec l’ennemi impérialiste est désormais exclue, surtout depuis les événements du Viêt-Nam. Ses paroles, dignes de celles d’un militant altermondialiste d’aujourd’hui, annoncent l’anti-impérialisme moderne et la conscience que nous avons actuellement de l’omniprésence américaine et de la nécessité d’y mettre fin au nom de la souveraineté des peuples :

« Nous ne négocierons ni sur le Viêt-Nam, ni sur autre chose, tant que les Américains ne seront pas rentrés chez eux. Il ne s’agit pas seulement de quitter Saigon, mais de démanteler les bases de Saint Domingue, de Cuba, du Congo, du Laos, de la Thaïlande , les rampes de lancement du Pakistan et d’ailleurs. Le monde pourrait vivre en paix ; s’il ne le peut pas, c’est à cause des méfaits des Américains, qui sont partout, et créent des conflits partout. En Thaïlande, en Corée, à Taiwan, au Viêt-Nam, au Pakistan – j’en passe – ils subventionnent ou arment contre nous 1 700 000 hommes. Ils deviennent les gendarmes du monde. Pour quoi faire ? Qu’ils rentrent chez eux, le monde retrouvera la paix. » 

 (p.521)

                                                                                        le maréchal Chen-Yi

Le maréchal Chen-Yi, que Malraux rencontre peu avant, est de la même opinion, mais il reste optimiste – cette situation post-coloniale ne peut pas durer indéfiniment :

« La perte d’un domino de mah-jong ne détruit pas le jeu de celui qui le perd. Et les Etats-Unis ne pourront pas maintenir indéfiniment des troupes à l’étranger ; ils seront un jour ou l’autre contraints d’évacuer Taïwan et Berlin-Ouest. » 

 (p.504)

Au départ de la Chine , Malraux se tourne une dernière fois vers Pékin, et pense à l’avenir. Le monde change, la Chine est entrée dans le jeu international, et par la porte entrouverte, elle pourrait bien faire passer avec elle la multitude des damnés de la terre qui attendent eux aussi leur heure…

« Les sous-développés sont beaucoup plus nombreux que les pays occidentaux, et la lutte a commencé dès que les colonies sont devenues des nations. […] Il s’agit des immenses espaces du malheur contre le petit cap européen, contre la haïssable Amérique. Les prolétariats rejoindront les capitalismes, comme en Russie, comme aux Etats-Unis. Mais il y a un pays voué à la vengeance et à la justice, un pays qui ne déposera pas les armes, qui ne déposera pas l’esprit avant l’affrontement planétaire. Déjà trois cent ans d’énergie européenne s’effacent ; l’ère chinoise commence. » 

 (p.561)

 

référence : André Malraux, Antimémoires, Folio, 1972, 634 pages

par David L'Epée publié dans : littérature
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(Guillain Robert, Dans Trente Ans la Chine )

 

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