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« Il n’arrive pas fréquemment qu’on puisse dire : "Si je n’avais pas vu cela, je ne l’aurais pas cru". Cette impression, on l’éprouve en Chine ; elle incite à témoigner. »

(Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera)

         

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Jeudi 12 octobre 2006

A l’heure où j’écris, je suis en vacances pour une semaine. Nous fêtons en effet la Fête nationale et la grande majorité des Chinois ont droit à cette occasion à sept jours de congé. Quand je dis sept, c’est bien sept, pas un de plus ! On n’a pas l’habitude ici, de faire comme chez nous des ponts pour relier week-ends et jours fériés et rajouter des jours de congé ; en Chine, ce serait plutôt le contraire : pour être sûr qu’on ne se repose pas plus que sept jours, la semaine s’arrête exactement le samedi, veille de la Fête nationale, et reprend très précisément une semaine plus tard, c’est-à-dire… dimanche prochain ! Pour moi, ce sera une première : aller suivre mes cours à l’Université un dimanche sera une expérience tout à  fait inédite.

Pour rappel, la Fête nationale chinoise célèbre le souvenir du 1er Octobre 1949, date de la proclamation de la République populaire de Chine par Mao Zedong.

Wang Jing, mon amie setchouanaise, me demande ce que je veux faire en ce jour symbolique. Elle m’a parlé de la cérémonie du drapeau ; je suis intéressé à y assister et elle propose de m’y accompagner. Cette cérémonie consiste à hisser un grand drapeau chinois au centre de la place Tiananmen à l’aube du 1er Octobre, lorsque paraissent les premiers rayons du soleil. Les Chinois se rendent chaque année par centaine de milliers (j’insiste sur ce chiffre, il est exact) pour y participer. Et on n’y trouve pas que des Pékinois, mais également des Chinois de provinces très reculées, qui ont fait un long voyage, demandant même parfois des jours de congé supplémentaires, pour venir à Pékin. Ils arrivent aux abords de la place dès la soirée de la veille et dans la nuit, car il est impossible de trouver une place en vue du drapeau si on débarque en même temps que le soleil ; il faut s’y prendre à l’avance et être patient. La nuit du 30 septembre au 1er Octobre semble donc être un grand moment patriotique pour les Chinois, et je suis très intéressé à me joindre à eux pour voir cela de plus près.

Vers 22h30, je prends un bus devant mon Université qui, après une heure de trajet, m’amène directement dans le quartier de Tiananmen. Le bus, déjà à cette heure, est bondé ; je ne pensais pas qu’il était possible d’entasser autant de personnes dans un véhicule. Certains, même, n’ont pas de place pour poser leurs pieds et sont obligés de se tenir aux barres de sécurité en gigotant pour poser un pied de temps à autre contre une vitre ou ailleurs, histoire de ne pas s’épuiser. Lorsque quelqu’un a l’idée saugrenue de vouloir sortir à une station intermédiaire, personne ne s’écarte pour lui laisser le passage – pas par mauvaise volonté, mais par impossibilité technique – mais plusieurs personnes le poussent vigoureusement du côté de la porte, jusqu’à ce qu’enfin, le voyageur soit éjecté sur le trottoir. Plusieurs portes sont restées ouvertes, car il est impossible de les fermer ; c’est un miracle si personne n’est tombé pendant la course – mais il faut dire que le bus ne va pas très vite, pris dans l’embouteillage parmi la multitude des véhicules qui convergent vers Tiananmen.

Pour le moment, la place est fermée, clôturée par des barrières et de nombreux policiers ; elle n’ouvrira qu’en fin de nuit, pour la cérémonie. La foule est réunie sur les places et les parcs tout autour, ainsi que sur plusieurs grandes rues qui ont été fermées à la circulation. Et quand je parle de foule, le terme n’est pas exagéré : j’ai lu le lendemain dans la presse qu’il y avait là 220'000 personnes. 219'999 Chinois …et moi, et moi, et moi – comme dit la chanson. En effet, je ne rencontre pas un seul visage occidental dans la masse, ni n’entends une autre langue que le mandarin. Certains Chinois me regardent avec surprise, visiblement amusés de voir ici un étranger, et plusieurs me hèlent en poussant des « Hello ! » tonitruants et suraccentués.

Je retrouve Jing devant le palais des Jeux Olympiques (un grand bâtiment blanc qui présente un décompte électronique géant des jours, des heures, des minutes et des secondes qu’il reste à attendre avant l’ouverture des Jeux de 2008). Elle me présente cinq de ses amies – dont j’avoue que j’ai oublié les noms – elles aussi étudiantes. Les présentations faites, nous nous asseyons un moment sur le sol, là où nous trouvons une place, ce qui n’est pas facile, car toute la rue a comme un aspect de Woodstock : de nombreux groupes, souvent composés de jeunes, sont assis çà et là – entassés serait sans doute un mot plus juste – et jouent au mah-jong et aux cartes en attendant le matin. D’autres dorment, roulés en boule comme des chats ou recouverts de papier journaux. Cà et là, on chante, souvent des chants patriotiques, et l’ambiance est très sympathique. Mais cette situation, presque confortable, ne dure pas, car des policiers arrivent et nous demandent de dégager les lieux ; des véhicules militaires doivent passer par là pour se rendre sur la place, et on nous déplace ailleurs, un peu comme un troupeau, en aboyant un peu pour être sûr que tous les bestiaux restent groupés. Difficile de faire autrement que de rester groupés à vrai dire, car le groupe est partout, et ce que nous pourrions appeler l’espace a maintenant complètement disparu.

Après nous êtres perdus et retrouvés une ou deux fois les uns les autres, nous décidons – si le mot « décider » a encore un sens quand la liberté de mouvement est si restreinte – de regarder passer quelques bataillons de l’Armée Rouge qui se rendent à Tiananmen en passant sur un avenue à côté de nous. Nous sommes au premier rang, plaqués contre les cordons de sécurité ; il est étonnant que ces derniers ne se soient pas rompus car la pression de la foule était vraiment très forte, et si les policiers n’étaient pas là pour nous pousser dans le sens inverse (et ainsi assurer ce qui pourrait s’apparenter à un équilibre des forces), la masse aurait sûrement débordé sur l’avenue dans un désordre effroyable, ce qui aurait sans doute valu à bon nombre de se faire piétiner accidentellement.

Pour une raison qui m’échappe, les policiers insistent régulièrement pour nous faire reculer encore davantage en resserrant le cordon de sécurité. Peu à peu, le trottoir nous est confisqué et on nous fait reculer toujours plus loin. Ainsi, lorsqu’on croit qu’il est impossible d’être plus compressé, lorsqu’on croit qu’au-delà de ce stade, l’espace ne peut pas se resserrer davantage, c’est faux ; la masse humaine a des vertus élastiques insoupçonnées. Puis on nous fait déplacer encore une fois, car on a besoin de toute l’avenue pour faire venir je ne sais quel escadron. Par chance, nous parvenons à nous replier dans un parc où la densité de population est un peu moindre (ceci étant relatif, vous en jugerez vous-mêmes par les photos prises dans le parc).

Nous restons là quelques heures, devant une station de métro fermée, dans la demi obscurité, à attendre l’aube en écoutant claquer les grands drapeaux rouges juste au dessus de nous. Je discute un moment avec une jeune fille et un jeune homme du Hunan, qui me vantent les attraits de leur province et m’invitent à venir la visiter pendant les prochaines vacances. Un peu plus tard, alors que mes interlocuteurs se sont endormis, une autre étudiante que je ne connais pas, mais qui a entendu que je parlais anglais, vient engager la conversation avec moi. Elle vient du Setchouan – encore ! – et m’explique qu’elle a fait le voyage avec ses cousins pour venir célébrer le 1er Octobre à Pékin. Le Setchouan côtoyant le Tibet, je vous laisse imaginer l’étendue du voyage… Plus encore que d’habitude, les Chinois sont très ouverts cette nuit, abordant facilement les étrangers – l’étranger en l’occurrence – avec une grande spontanéité. L’atmosphère est joyeuse et détendue malgré le pullulement humain dans tout le quartier, et ceux qui pensent, comme certains chantres de la clique de Guy Sorman, que les Chinois n’ont pas d’humour devraient venir faire un tour dans une manifestation telle que celle-là, cela les décrisperait un peu.

Puis nous entendons le battement des tambours. Nous nous levons et affluons – c’est le mot le plus juste – vers la place Tiananmen qui est maintenant ouverte au public. Nous attendons là environ une heure, scrutant la perche le long de laquelle s’élèvera bientôt le drapeau. Le ciel est maintenant teinté de bleu sombre, et la température a passablement baissé. Certains sortent des petites laines, on emballe les bébés dans des couvertures. Chacun attend dans la bonne humeur, et personne ne semble montrer de signe de fatigue. La masse est compacte. D’où nous sommes, je regarde le palais central de la place, orné du tableau géant de Mao, et j’observe sa couleur rouge apparaître au fur et à mesure que le soleil se lève.

Il est 06h00, c’est l’aurore. La foule est prise d’un grand mouvement, tous les yeux se tournent vers le centre de la place. Lentement, le drapeau chinois est hissé sur la perche, alors qu’on entame les premières notes de l’hymne national – que l’on entend très mal d’où je suis, tant la place est grande. Le drapeau est arrivé en haut, il flotte maintenant, rouge éclatant, dans la brise matinale. Une nuée de colombes est lâchée qui s’envole dans le ciel. La foule laisse éclater sa joie, et c’est une mer de bras qui s’agite, hérissée de petits drapeaux en papier, que chacun agite joyeusement, jusqu’aux bébés sur les épaules de leurs parents, dans la clameur de milliers de voix.

 

Après avoir laissé le gros de la foule se dissoudre, nous quittons la place et allons prendre le petit-déjeuner dans un quartier populaire non loin de là où quelques échoppes sont ouvertes. Au menu : des mian tiaor, des nouilles tièdes au soja, avec quelques bao zi, des petits pains farcis à la viande. Il est surprenant de voir les rues encombrées par une population si dense et si hétérogène, un dimanche matin – férié en plus ! – alors qu’il n’est même pas encore sept heures.

Ce que je retiens de cette nuit, c’est l’impression d’une grande communion populaire dans un esprit de simplicité – la cérémonie en tant que telle est assez basique – et d’enthousiasme. Qui, en Europe, traverserait la moitié du continent et patienterait toute une nuit dans la foule pour voir simplement hisser un drapeau sur une perche ? Ce patriotisme sain et décomplexé, si étranger à nous autres Occidentaux à qui l’histoire du siècle nous a retiré cette joie-là, fait plaisir à voir. Rien de vindicatif dans cette expression populaire, simplement de l’attachement à la patrie, et à la République qui en est garante. Quand on assiste à un tel spectacle, on se dit que l’unité chinoise, malgré toutes les dissensions internes aux pays, n’est pas que de façade, et que la thèse de l’ « émergence pacifique », omniprésente dans le discours diplomatique chinois, n’est peut-être pas qu’un slogan creux.

 
 
rectification : En parcourant d'autres blogs, je me suis rendu compte que contrairement à ce que je croyais, je n'étais pas le seul Occidental à avoir participé à cette célébration. Il y avait là notamment M. Olivier le Clouërec, journaliste français, à qui je me suis permis d'emprunter deux photos, et Mayou et Neric, deux étudiants qui présentent ces jours un diaporama sur cette nuit du 1er Octobre. Les deux premières photos sont quant à elles issues des médias officiels. Toutes les autres sont de moi.
 
par David L'Epée publié dans : mon quotidien
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«  La Chine est excitante comme peut l’être pour un physicien une équation majeure à poser et à résoudre. »

 

(Guillain Robert, Dans Trente Ans la Chine )

 

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