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« Il n’arrive pas fréquemment qu’on puisse dire : "Si je n’avais pas vu cela, je ne l’aurais pas cru". Cette impression, on l’éprouve en Chine ; elle incite à témoigner. »

(Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera)

         

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Jeudi 12 octobre 2006

Cet après-midi, en me promenant dans Pékin, alors que la rue était relativement calme (elle ne l’est jamais complètement) et que j’étais un peu distrait, je me fais bousculer par un homme, puis dix, puis trente, qui se ruent vers un bus comme des sauvages, avant de s’y engouffrer dans une confusion indescriptible. Cette meute sortie d’on ne sait où est constituée d’hommes de tous âges au visage buriné, portant des vêtements rapiécés ou de vieux habits militaires, des casques de chantier et divers instruments (pioches, pelles, marteaux). Leur apparence est assez misérable et on reconnaît au premier coup d’œil leur appartenance – j’allais dire : leur enracinement – à la classe ouvrière ; mais, nous allons le voir, à une catégorie bien particulière de la classe ouvrière. Comme, après le départ du bus, quelques passants se plaignent d’avoir été bousculés par cette petite troupe pressée, j’entends un mot qui revient plusieurs fois : mingong.

Je vais essayer d’expliquer ce que recoupe ce terme. Le mingong est un prolétaire, ou plus exactement un sous-prolétaire. C’est un homme de la campagne, souvent fils de paysan, qui s’est lancé dans l’exode rurale et a migré vers les zones urbaines dans l’espoir de trouver du travail. Pourquoi cette migration ? Les raisons sont nombreuses ; en voici quelques unes :

I – Le travail de l’agriculteur n’a pas été valorisé ces dernières années comme il aurait dû l’être par le gouvernement ; aussi beaucoup de paysans demandent davantage de soutien et aimeraient voir rehaussée leur contribution à la vie économique du pays. Il faut noter que pour enrayer ces tendances migratoires et rendre aux paysans ce qui leur est dû, le gouvernement est en train peu à peu de changer de politique, et il a par exemple supprimé un impôt agricole, sorte de dîme féodale, qui existait depuis 4000 ans et auquel même la Révolution n’avait pas osé toucher !

II – La vie dans les grandes villes est mythifiée dans les campagnes, envisagée comme pouvait l’être le Nouveau Monde jadis en Europe (et comme il l’est toujours en Afrique), et beaucoup de paysans croient réellement que Pékin ou Shanghai sont des Eldorado et qu’on y trouve du travail pour tous.

III – La politique de l’enfant unique a conduit à de graves déséquilibres entre le nombre de garçons et de filles, surtout dans les campagnes (dans les villes, ce déséquilibre n’est pas vraiment visible). En effet, beaucoup de paysans préfèrent avoir des fils pour reprendre la terre, et il semble que les cas d’avortements illégaux et d’infanticides soient encore courants. Aussi, arrivé à l’âge adulte, beaucoup d’hommes ne peuvent pas se marier faute de femmes, et espèrent pouvoir trouver quelqu’un dans des régions où elles sont plus nombreuses – c’est-à-dire dans les villes.

Cet exode massif, fruit de l’incompréhension et de faux espoirs, est source de graves déséquilibres sociaux :

I – Dans certaines régions rurales, on commence à manquer de bras pour cultiver la terre ; il est urgent pour le gouvernement de ramener ces paysans chez eux.

II – Certains patrons profitent de l’afflux de cette main d’œuvre sous-qualifiée et très malléable pour la sous-payer et la traiter dans des conditions très dures, provoquant du même coup la colère des ouvriers citadins qui se voient soumis à une concurrence déloyale.

III – l’arrivée de ces mingong accentue la concurrence sur le marché du travail et sur celui du logement, créant un sentiment de rejet chez la population urbaine, rejet qu’on pourrait associer à du racisme s’il ne s’agissait pas d’un côté comme de l’autre de représentants de la même ethnie (les Hans).

IV – Ce rejet est accentué par une hausse de l’insécurité ; en effet, les mingong, particulièrement pauvres, sont souvent réduits à la mendicité, au vol et au trafic pour pouvoir survivre.

Le travail étant très précaire (quand il y a du travail), les mingong sont la plupart du temps des travailleurs itinérants, ce qui renforce encore la disposition de leurs patrons à les exploiter, car ils ne sont protégés par aucune convention collective de travail ni quoi que ce soit, ce qui fait d’eux, comme je l’ai dit avant, des sous-prolétaires.

Une dépêche datée du 1er septembre sur China.org nous apprend que dans un arrondissement du Xi’an, on a changé le statut officiel des mingong en celui de « paysans-citadins », ce qui, sur le plan légal, équivaudra à une amélioration de leur sort. Ils bénéficieront dès maintenant de ces nouveaux avantages mais ils ne possèdent pas encore l’état civil correspondant :

« [Cette nouvelle appellation] revêt une signification exceptionnelle et un rôle de démonstration au moment où les autorités centrales appellent sans cesse à améliorer le traitement des mingong. En Chine, les mingong sont considérés comme faisant partie des ouvriers industriels. Mais, deux cents millions de mingong travaillant en ville sont souvent victimes de traitements inéquitables et de discriminations, et leur jouissance des ressources publiques urbaines, sur un pied d'égalité, reste problématique.

Les mingong constituent une nouvelle armée de travailleurs surgie dans la réforme et l'ouverture de la Chine, et au cours de son industrialisation et de son urbanisation. Ils apportent une importante contribution à la prospérité des villes, au développement des régions rurales et à la modernisation du pays.

La solution de leurs problèmes doit observer le principe de l'équité et de l'égalité. Les « nouveaux citadins » ont remplacé toutes sortes d'appellations anciennes pour désigner les travailleurs migrants non seulement dans les documents officiels et les discours des dirigeants de l'arrondissement de Yanta, mais aussi dans les appels adressés à la population de l'arrondissement. Il est stipulé dans un document promulgué par l'administration de l'arrondissement de Yanta que les « nouveaux citadins » peuvent bénéficier du minimum vital comme les autres citadins, s'ils répondent aux conditions requises, que leurs enfants peuvent aller aux écoles publiques dans les mêmes conditions que les autres citadins, et que douze hôpitaux de l'arrondissement donnent une faveur ou une subvention aux « nouveaux citadins » trouvés dans le besoin. La décision de l'arrondissement de Yanta a joui de la compréhension et du soutien des citadins.

La Chine compte 200 millions de mingong et, selon une estimation du ministère de l'Agriculture, 100 millions d'autres paysans doivent aller travailler en ville. Dans de nombreuses provinces chinoises, la réforme du système d'état civil est en cours afin de rechercher le moyen de briser définitivement le cloisonnement entre villes et campagnes, et d'accumuler des expériences en cette matière. Avec la progression et l'achèvement final de la réforme du système d'état civil, les villageois et les citadins auront une même identité et un même traitement. C'est la tendance générale à la fusion et à l'harmonie sociales. »

Espérons, en effet, que l’harmonie puisse se faire dans ce domaine aussi, mais cette phrase sur « une nouvelle armée de travailleurs surgie dans la réforme » me fait un peu froid dans le dos, car elle me rappelle douloureusement un passage du livre Quand la Chine Change le Monde de l’économiste Erik Izraelewicz, qui explique :

« Dans Le Capital, ce grand théoricien qui a inspiré il y a très longtemps bien des dirigeants pékinois [Marx], expliquait que les capitalistes rêvaient par-dessus tout d’entretenir une « armée de réserve » de chômeurs. Une telle armée d’oisifs à la recherche de moyens de survie aurait constitué pour eux un moyen de pression redoutable sur leurs propres travailleurs. Grâce à cette masse d’inactifs, ils devaient pouvoir imposer à leur personnel les pires conditions d’exploitation (des salaires bas, des horaires interminables, un rythme effréné et une protection sociale réduite au minimum). Ils devaient pouvoir lutter avec efficacité contre la supposée baisse tendancielle des taux de profit. Les capitalistes de Marx auraient trouvé dans la Chine d’aujourd’hui leur paradis. »

De nature optimiste, j’ose croire que le gouvernement n’a pas réellement intérêt à ce que cette catégorie sociale continue d’exister, et qu’au contraire, son premier souhait doit être de ramener les paysans à la terre et de régulariser la situation des travailleurs migrants. L’avenir nous le dira…

par David L'Epée publié dans : social
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(Guillain Robert, Dans Trente Ans la Chine )

 

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