
Lorsque l’on parle d’ordre moral dans notre coin d’Europe – dans la continuation d’une histoire moderne marquée dans un premier temps par la laïcité (voire l’anticléricalisme) puis par la suite par les idéologies relativistes – ça a comme une sale odeur de soutane et de vilains bruits de bottes. Mai 68 est passé par là, bien entendu, et les libertaires d’hier étant devenu les libéraux d’aujourd’hui (au cours d’une évolution assez logique et plutôt cohérente), on a achevé ce qu’il pouvait rester de moralité ambiante dans l’Europe d’après-guerre pour la remplacer par une liberté mythifiée à qui rien ne peut être opposé et au pied de laquelle tout autre valeur mérite d’être sacrifiée. Soit. Ce sont des erreurs historiques sur lesquelles nous reviendrons au cours du siècle, immanquablement.
En Chine, il en va tout autrement. Dans une société fière d’elle-même, étrangère à toute idée de reniement de soi, à la fois en quête de modernité – modernité chinoise – et gonflée par un long passé et des valeurs confucianistes profondément ancrées, chacun sait ou sent confusément quelle importance peuvent avoir les valeurs morales et en quoi elles sont la première garantie de l’ordre social. Dans leur grande majorité, les Chinois détestent l’anarchie, craignent le désordre et recherchent la stabilité. Leur histoire, faite de guerres civiles et de nombreuses disettes, explique cela.
Et puis, le but de tout changement social n’est-il pas d’établir un état stable ? La destruction d’un ordre ancien a-t-elle encore un sens si elle ne s’accompagne pas de la construction d’un autre ordre ? Le plus difficile n’est pas de déclencher une révolution, c’est de savoir l’arrêter, disait Robespierre. Mao a eu quelque peine à suivre ce conseil – en témoigne la grande crise politique de la fin des années 60 – et maintenant que
Ceci pour expliquer comment ordre moral et ordre tout court sont intimement liés, dans toute communauté, et à plus forte raison dans une communauté qui compte plus d’un milliard de membres. Mais au-delà de l’implication politique, la moralité apparaît aussi comme un but en soi, comme quelque chose qui porte en soi-même sa propre finalité. Je ne vous ferai pas ici un cours de philosophie, mais je renvoie ceux que la question intéresse au célèbre traité de Kant Les Fondements de
Une des choses les plus humiliantes et les plus tristes pour un Occidental expatrié est de constater qu’en Chine, beaucoup portent un regard désabusé, voire un rien cynique, sur notre civilisation. Il n’y a ni mépris ni supériorité dans cette attitude, mais un simple jugement sur notre manière de fonctionner. Alors que nous regardions un jour une émission de télévision française particulièrement avilissante (C’est mon Choix pour ne pas la citer), Yiqi m’a dit au moment du générique de fin : « Peut-être que ce que disent certains Chinois sur l’Europe est vrai. » « Quoi donc ? » ai-je demandé. « Qu’elle est devenue décadente. »
Décadente. C’est hélas, je crois, un qualificatif qui s’impose lorsqu’on voit certains aspects de notre civilisation européenne (et occidentale en général), pourtant héritière d’une longue culture qui n’a rien de honteuse. Comment qualifier autrement, sinon, les maux qui nous submergent actuellement ? Perte des valeurs, crise identitaire, dissolution de la cellule familiale, pornographie glorifiée et généralisée, violence gratuite, indifférence, refus de tout jugement, haine de soi, tendance très marquée à l’autodestruction. Celle des individus, celle des familles, celle des Etats et des nations. Qui dit autodestruction dit volonté de suicide (ou perte de l’instinct de survie, du vouloir-vivre), et une civilisation décadente, c’est justement cela : une civilisation qui marche vers sa chute, par elle-même et de sa propre volonté.
En Chine, plusieurs de ces maux existent aussi bien sûr, et il existe également d’autres problèmes que nous ne connaissons pas chez nous, mais ce que nous avons cité se trouve dans la société chinoise en proportions bien plus minimes, et la gravité n’est pas du tout la même. J’ai expliqué plus haut grâce à quoi, à quelles ressources identitaires et à quelle force collective. Je pourrais également expliquer quelles sont, à mon avis, les déterminations idéologiques de l’histoire récente qui ont pu faire la différence entre le développement distinct de ces deux endroits du monde, mais je l’ai déjà fait à plusieurs reprises dans d’autres billets de ce blog.
Ce que je vais faire dans quelques jours, pour illustrer mon propos de manière plus précise et anecdotique, c’est vous livrer quelques coupures de presse qui traitent de cette vivacité du discours moral dans les affaires quotidiennes et que j’ai relevées dans les journaux chinois ces dernières semaines. Vos remarques et apports au débat seront évidemment les bienvenus.

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