
Un nouvel exemple d’ingérence étrangère dans la vie politique chinoise. Cette fois, ce ne sont pas les Etats-Unis qui s’invitent dans le débat, mais l’Allemagne, comme nous l’apprend une dépêche Xinhua du 15 mai :
«
La Chine a exprimé sa profonde insatisfaction mardi et sa ferme opposition à la résolution du Parlement allemand de condamner la rééducation par le travail de
la Chine. "Le Parlement allemand ignore les avancées réalisées par la Chine dans la construction d'un système démocratique légal, mais déforme la réalité des camps de rééducation par le travail et s'ingère dans les affaires de politique intérieure de
la Chine ", a déclaré la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères de
la Chine Jiang Yu.
Le système est basé sur des lois spéciales et des réglementations approuvées et promulguées par le Comité permanent de l'Assemblée populaire nationale de Chine et le Conseil des Affaires d'Etat, a poursuivi Jiang, ajoutant qu'il joue un rôle important dans le maintien de la sécurité publique ainsi que dans la prévention et la réduction des crimes. [...]
La Chine préconise de tenir un dialogue international et une coopération sur les droits de l'homme sur la base de l'égalité et du respect mutuel. "Mais nous nous opposons fermement à toute action visant à interférer dans les affaires inétrieures d'un pays", a dit la porte-parole. »
Quelques jours auparavant, le 8 mai, Mme Jiang Yu donnait, au nom du Ministère des Affaires étrangères, une conférence de presse au cours de laquelle les journalistes ont pu l’interpeler sur les divers sujets chauds du moment : le conflit au Darfour, les négociations avec
la Corée du Nord, la question taïwanaise (mais est-ce vraiment une question de politique étrangère ?), les réclamations américaines sur divers sujets, et, également, cette résolution du Parlement allemand. Au journaliste qui lui demandait son avis sur la question, la porte-parole a répondu la chose suivante – c’est ce que nous apprend le Beijing Review :
« Votre question concerne les affaires intérieures de
la Chine. Nous nous opposons à ce que quiconque, que ce soit le Parlement allemand ou tout autre pays, fasse des commentaires déplacés sur les affaires intérieures de
la Chine. La rééducation par le travail en Chine n'est pas une sanction pénale, mais une mesure administrative de correction vis-à-vis des auteurs de délits, le but étant de préserver l'ordre public et de prévenir et réduire la délinquance. [...]
Les centres de rééducation par le travail sont tenus de garantir en vertu de la loi les droits et intérêts légitimes des détenus. Ceux-ci jouissent selon la loi du droit de vote, de la liberté de croyance religieuse et de communication et sont à l'abri de toute atteinte à leurs biens personnels, à leur dignité et de tout châtiment corporel ou maltraitance. [...] Le gouvernement chinois soutient depuis toujours les efforts des institutions compétentes des Nations Unies dans la protection des droits de l'homme et a pris une part active aux activités des Nations Unies en matière de droits de l'homme. »
La question serait évidemment de savoir si ce sont les imperfections des « milieux carcéraux » chinois que l’Allemagne critique ou le principe même de rééducation par le travail, car cela fait une grosse différence. En effet, ce système n’est justement pas comparable à un système carcéral traditionnel : il vise avant tout, comme son nom l’indique, à la réinsertion des criminels et non à leur exclusion définitive de la société.
La rééducation par le travail existe maintenant en Chine depuis plusieurs décennies. Elle est née, entre autres, de la volonté de ne pas reproduire les mêmes erreurs que l’URSS, de substituer à une logique d’éradication une logique de réinsertion. Au moment où Staline envoyait tous ceux qu’il étiquetait comme éléments nuisibles dans des goulags où la mort les attendait tôt ou tard, Mao était persuadé que les vrais ennemis du peuple ne sont que des éléments rares et isolés, et que la plupart des fauteurs de troubles ne le sont que par ignorance, par erreur, qu’ils peuvent être ramenés sur le droit chemin à force de persuasion. Ainsi en était-il de certains intellectuels, certains propriétaires terriens, certains bourgeois considérés comme contre-révolutionnaires, et ainsi en est-il aussi, hier comme aujourd’hui, d’un certain nombre de criminels de droit commun. L’homme n’est jamais naturellement mauvais, et il est toujours perfectible ; c’est ce que pensait Mao, pour qui l’éradication pure et simple des ennemis du régime aurait constitué un aveu de faiblesse et en aucun cas une juste résolution du problème.
C’est cette même logique qui avait conduit l’Armée populaire de libération, au temps de la guerre civile, à adopter le même type d’éthique. Lorsqu’un soldat ennemi était fait prisonnier, on ne le brutalisait pas, on le traitait bien, on lui donnait les mêmes droits qu’aux soldats communistes, et après quelques jours, on le laissait rejoindre vivant son unité s’il le souhaitait. Cette méthode surprenante et réellement révolutionnaire dans l’histoire militaire porta ses fruits au-delà des espérances du Parti : les soldats prisonniers, pleins de gratitude et séduits par cet humanisme ainsi que par la justice sociale qui régnait au sein de l’Armée populaire de libération, finissaient, pour beaucoup d’entre eux, par ne pas vouloir rejoindre leur unité et par troquer leur uniforme du Kuomintang contre un uniforme communiste. Ainsi, l’armée communiste, pourtant sous-équipée et très pauvre (contrairement au Kuomintang qui disposait d’armes soviétiques et américaines dernier cri), gagna la guerre en gagnant les masses, parce que la guerre avait été gagnée dans les esprits avant d’être gagnée sur le terrain.
Cette manière de traiter les soldats ennemis et les criminels prisonniers n’a-t-elle pas de nombreux points communs ? Est-ce faire un faux calcul de considérer que celui qui a fauté peut faire amende honorable, et qu’il peut le faire en se rendant utile à la société et en se réintégrant par le travail ? Il y a aussi là un avantage économique certain : un prisonnier de ce type coûte certainement moins cher à la collectivité (dans la mesure où il lui rapporte passablement par son travail) qu’un prisonnier des systèmes carcéraux de nos contrées dont chaque nuit est taxée au contribuable au tarif d’une nuit d’hôtel et qu’on enferme dans des ghettos où il perd toute possibilité psychologique d’un jour réintégrer la société et retrouver son équilibre...
Je n’ai pas d’avis arrêté sur la question mais je pense que le Parlement allemand devrait réfléchir à ces questions-là avant de porter des jugements si tranchés sur le système chinois de rééducation par le travail.