
Ba Jin est un des écrivains chinois modernes dont la lecture m’a le plus passionné. Né en 1904 à Chengdu, il découvre Kropotkine très jeune et fonde
la Société des Egaux, un cercle d’inspiration anarchiste. En 1927, il part étudier en France ; il va tomber amoureux de ce pays et il écrira plusieurs récits s’y déroulant. Il devient communiste à l’occasion de l’affaire Sacco et Venzetti (l’exécution arbitraire de deux ouvriers italiens par le gouvernement américain), et lorsqu’il retourne en Chine, il prend part au travail entrepris par les partisans. Après une période de succès où il est fort apprécié du régime, il se retrouve persécuté, comme tant d’autres intellectuels révolutionnaires, pendant
la Révolution culturelle ; on lui reproche alors ses origines de classe (ses parents étaient propriétaires terriens) et ses accointances avec l’anarchisme. Mais il sera vite réhabilité et même élu président de l’Association Nationale des Ecrivains. Il jouira d’un grand prestige en Chine jusqu’à sa mort en 2005, à l’âge honorable de cent ans.
Parmi les textes de Ba Jin que j’ai lus (beaucoup malheureusement n’ont pas encore été traduits en français), je vous recommande vivement « L’Automne dans le Printemps », qui est une romance malheureuse pleine d’observations psychologiques très fines.
Pour vous donner une idée de son style, je publie ici un passage de « Un Coeur d’Esclave », une nouvelle sur le thème de l’esclavage et des débuts du mouvement contestataire dans les milieux étudiants. Je la publierai en deux fois ; voici la première.

Peng entra. Il s’assit sans manière dans mon fauteuil flambant neuf, et épousseta sa vieille robe. Puis il garda longtemps le silence. Je lisais un livre sur mon bureau. Je levai le nez pour le saluer, puis, me replongeai dans ma lecture. Mes yeux parcouraient le livre ouvert, mais ma pensée ne quittait pas le fauteuil tout neuf où s’étalait sa robe tâchée de graisse.
« Zheng, sais-tu combien il y a d’esclaves en Chine ? m’interrogea-t-il d’une voix sourde.
« Des millions peut-être, répondis-je négligemment, sans savoir si ce chiffre était exact. J’avais entendu quelques jours auparavant un ami parler de ces choses, mais je ne m’y étais pas intéressé.
« Des millions ? En réalité, au moins des dizaines de millions ! renchérit Peng d’une voix angoissée. Et si l’on donnait un sens plus large à ce terme d’esclave, alors les trois quarts des Chinois pourraient être considérés comme tels. »
En tout cas, heureusement, je ne suis pas du nombre ! Je me félicitai de la chose intérieurement. Et je tournai mon regard vers Peng, sans comprendre pourquoi il était en proie à une telle angoisse.
« Possèdes-tu aussi des esclaves ? me demanda-t-il brusquement.
J’imaginai que peut-être il me méprisait en pensant que je n’avais pas d’esclave. Il avait tort. J’avais chez moi très exactement seize esclaves. Le visage épanoui, je lui lançai triomphalement :
« Naturellement, une personne comme moi a des esclaves. Chez moi, j’en ai justement seize ! »
Il répondit à ces paroles par un ricanement. Et je remarquai alors que son regard était empreint d’un énorme mépris, dénué de tout respect et d’envie. Du mépris pour un possesseur de seize esclaves ! Cette attitude me stupéfiait ! Je ne pouvais croire ce que je voyais dans ses yeux. Je ne comprenais pas ses expressions. Je me creusais la cervelle pour en trouver la cause. Puis la lumière se fit en moi. Ce devait être par jalousie qu’il me parlait ainsi. Etant donné ses modestes ressources, il ne possédait assurément pas d’esclave. Je m’adressai alors à lui avec sympathie, et même avec un peu de pitié :
« As-tu aussi chez toi des esclaves ? »
A ma grande surprise, il m’adressa un regard cette fois chargé d’orgueil, et me répondit avec emphase :
« Mon grand-père était un esclave. » Il avait dit cela comme s’il s’agissait d’un honneur. Cela me laissait plus abassourdi que jamais.
« C’est impossible. Pourquoi racontes-tu des histoires ? »
« Pourquoi raconterais-je des histoires ? reprit-il, dérouté. Il avait l’air de vouloir me faire comprendre que j’avais dit quelque chose de bizarre.
« Mais tu prétends ostensiblement que ton grand-père était un esclave, expliquai-je.
« Oui, il l’était, au sens précis du terme. »
« Et toi, tu fais des études à l’université... répliquai-je, incrédule.
« D’après toi, les descendants des esclaves ne sont pas autorités à entrer à l’université ? me lança-t-il avec insolence. Mais rien ne prouve que tes ancêtres n’étaient pas des esclaves ! »
Je bondis de mon siège, la tête dans les mains, comme si j’avais reçu un coup de fouet. C’était vraiment une insulte terrible. Puis je me précipitai vers lui, et le foudroyai du regard :
« Tu penses que mes ancêtres ressemblaient aux tiens ? Non, absolument pas ! Sache que mon père avait seize esclaves, mon grand-père huit et mon arrière-grand-père quatre, et si on remontait encore plus avant, on trouverait que mes aïeux possèdaient encore plus d’esclaves ! »
En réalité, la chose était problématique, car j’étais bien incapable de savoir si mes aïeux avaient eu ou non des esclaves. Le père de mon arrière-grand-père avait très bien pu être un petit commerçant sans esclave, ou encore un descendant d’esclave... Tout était possible. Mais moi, je me complaisais à imaginer qu’il avait été un haut dignitaire, logé dans une maison magnifique, entouré de belles concubines, et disposant d’une nuée d’esclaves. Sinon, fréquemment, du moins à maintes reprises, j’en avais parlé aux autres, affirmant que mes ancêtres assumaient de hautes fonctions. Et voilà que Peng avait l’audace de prétendre que j’étais un descendant d’esclave ! L’insulte était vraiment énorme. C’était la première fois que, dans ma vie, j’étais blessé de la sorte. Je ne pouvais le supporter, il fallait que je me venge ! Je fusillai mon interlocuteur d’un coup d’oeil furieux et nos regards se croisèrent. Le sien, dur et cruel, me fit reprendre mon calme. Je me raisonnai : il fallait ménager Peng, puisque j’étais son obligé. Je regagnai ma place.
« D’accord, je te crois. Une personne comme toi a dû certainement naître dans une famille d’esclavagistes, tout comme moi, je ne pourrais pas naître dans une telle famille. Ce dont je suis fier ! déclara-t-il avec une morgue où perçait une pointe d’ironie.
Je le crus torturé par la jalousie au point d’être devenu fou. Je ne puis me retenir de rire. Une expression de fureur apparut alors sur ses traits. Et il se mit à agiter sa main devant ses yeux comme s’il voulait me chasser de sa vue :
« Tu ris ? De quoi ris-tu ? Oui, je suis fier d’être un descendant d’esclave. Parce que mon coeur est proche du leur... Qu’est-ce que tu connais, toi qui vis dans une belle maison, au creu de tièdes couvertures, bercé par de doux rêves, qu’est-ce que tu peux connaître de tout cela en fin de compte ?... Je voudrais bien pouvoir ouvrir les yeux, à toi et aux gens de ta sorte !... Oui, je suis un descendant d’esclave, et je n’ai aucun scrupule à le dire. Je déclare sans complexe que je suis un fils d’esclave. Mes parents étaient des esclaves, mes grands-parents étaient des esclaves, mes aïeux étaient des esclaves, et aussi loin que l’on remonte dans ma généalogie, on ne trouve personne qui n’ait été esclave.
Je crus alors qu’il avait perdu l’esprit. Le mieux était de lui faire quitter la pièce afin d’éviter tout incident. Mais il reprit très vite :
« Oui, tu as seize esclaves. Tu es satisfait, tu es joyeux, tu es orgueilleux. Mais sais-tu comment tes esclaves vivent ? Si tu connais, ne serait-ce qu’une seule histoire sur eux, je t’en prie, dis-la moi... Mais non, tu ne connais rien d’eux ! »
(à suivre)