
Wang Bei a vingt quatre ans. Originaire de Harbin, à l’extrême nord de
la Chine , elle est venue à Tianjin pour étudier et à Pékin pour trouver du travail. Actuellement employée dans une entreprise étrangère de vente de fromages (une entreprise française), elle fait partie des 70 millions de Chinois (et des poussières) qui ont leur carte au Parti Communiste. Rencontre avec cette jeune militante qui nous parle de ses convictions, du fonctionnement du Parti et de ce qui l’a incitée à rallier ses rangs.
L’entretien ayant eu lieu à la fois dans plusieurs langues, mon rendu n’est pas absolument littéral, mais le contenu des propos de Wang Bei y est retransmis fidélement.
Pourquoi as-tu décidé, il y a quelques années, d’entrer au Parti Communiste ?
Je ressens la nécessité de participer à la vie du pays comme un devoir, un impératif. Il y a certainement différentes manières de participer, mais pour nous, c’est le communisme qui est notre véritable conviction, c’est lié à notre histoire. Du reste, si nous ne sommes que (!) 70 millions dans le Parti, c’est uniquement parce que l’entrée est très sélective, on est très exigeant sur le mérite. Evidemment, la plupart des jeunes voudraient être admis, mais lors des sélections, seul un petit nombre est retenu à chaque fois. Nous ne sommes pas un parti où il suffit de payer ses cotisations pour adhérer, comme dans les pays capitalistes...
Comment se déroulent ces sélections ?
Auparavant, elles avaient lieu dans les danwei (1). Ca n’a pas beaucoup changé, elles ont lieu la plupart du temps au sein des diverses institutions auxquelles nous pouvons être rattachés : usines, entreprises, écoles, etc. En ce qui me concerne, c’est à l’université que j’ai été élue, à Tianjin. La procédure est assez longue : on devra souvent attendre deux ans entre le moment où on dépose sa candidature et celui où on saura si on est ou non admis. Pendant ce laps de temps, nous sommes jugés en permanence par les membres du Parti qui rendent régulièrement des rapports à notre sujet qui, selon qu’ils seront bons ou mauvais, détermineront le verdict final. Nous sommes à ce moment-là dans une période de « pré-participation » où on nous intègre aux activités du Parti pour pouvoir se rendre compte de nos capacités et de notre détermination. Nous devons régulièrement nous-mêmes rendre des rapports, des examens de conscience, des sortes de dissertations sur des sujets de société, des problématiques actuelles, à propos desquelles on nous demande de prendre position. Par ailleurs, durant cette période d’observation, le Parti évalue notre moralité, notre camaraderie, notre degré d’intégration et de participation dans les activités collectives, ainsi que les notes que nous avons obtenues en cours. En plus, nous passons un examen supplémentaire d’histoire chinoise et de sciences politiques (intégrant le cours de philosophie marxiste) portant sur des leçons qui sont obligatoires pour tous les étudiants, y compris pour ceux qui ne souhaitent pas rallier le Parti. Ceux qui ont le plus de chances d’être admis sont ceux qui remportent les meilleures évaluations dans les différents domaines ; il est également conseillé d’avoir été préalablement élu à des postes dans la hiérarchie interne de l’université (chef de classe, chef de chambrée, etc.) et d’avoir un esprit de leader. Il faut aussi bien sûr savoir écouter les autres et jouer un rôle de représentant, car le travail du Parti consiste à ramener dans la société les idées que la société a elle-même généré (2).
Tu as parlé d’élections. L’admission au Parti est donc démocratique ?
Absolument. Cette démocratie s’exerce à l’échelle de l’institution, ou d’une unité de l’institution, à laquelle nous sommes rattachés. Dans les écoles, le « corps électoral » est composé par les étudiants et professeurs communistes, c’est-à-dire ceux qui parmi les étudiants et les professeurs sont déjà membres du Parti. Presque tous les jeunes Chinois, depuis très jeunes, sont membres de
la Ligue de
la Jeunesse Communiste , mais entrer au Parti, c’est une toute autre affaire ! Au final, seuls trois à cinq étudiants par classe sont sélectionnés, compte tenu également du fait que les admissions sont limitées généralement à un maximum de trois admis sur vingt cinq candidats. J’ai été de ceux-là et j’ai été élue à l’âge de vingt trois ans, en dernière année de mon cursus.
Depuis un an, tu es donc officiellement communiste. A quoi ressemble la vie quotidienne lorsqu’on est membre du Parti ? Quels sont les avantages ou les inconvénients ?
Il y a peut-être un seul inconvénient, mais il est mineur : il est difficile pour nous d’obtenir un visa pour les Etats-Unis car, comme tu le sais, là-bas, ils n’aiment pas beaucoup les communistes, mais quitte à voyager, je préfèrerais aller en Europe (rires). Pour le reste, ce sont plutôt des avantages. Lorsqu’on est encore à l’école, nous nous sentons parfois favorisés par les professeurs car ils pensent souvent que si nous sommes communistes, nous sommes meilleurs que les autres. C’est un peu génant, mais ayant été élue à la fin de mes études, je n’ai pas eu à subir ce favoritisme. Ensuite, tout dépend la carrière que nous entreprenons. Dans le secteur privé, cela ne fait aucune différence d’être ou non membre du Parti, mais dans le secteur public, dans les entreprises d’Etat, il sera souvent plus facile d’obtenir une place si nous sommes en concurrence avec un non-communiste. Mais nous avons aussi des devoirs. Nous payons chaque année une cotisation de sept yuans (3) et nous devons rendre régulièrement des rapports personnels, des examens de conscience, à raison de quatre par année, et ce jusqu’à la fin de notre vie. Le Parti organise régulièrement sur nos lieux de travail des activités auxquelles nous sommes invités à participer, mais travaillant dans une entreprise privée étrangère et où je me trouve être la seule employée communiste, je suis pour le moment un peu exclue de tout ça...
Avec le double phénomène de l’ouverture du marché chinois et de l’affirmation de l’autorité de l’Etat sur ce même marché, on assiste ces derniers mois à des réformes étonnantes, tel que l’obligation pour certaines grandes entreprises étrangères (on l’a vu avec Wall Mart) de laisser entrer chez elles des sections du syndicat. Qu’en penses-tu ?
Comme tu le sais, il n’y a officiellement qu’un seul syndicat en Chine et ce syndicat dépend directement du Parti. A l’origine, le syndicat était conçu pour prendre en charge l’ensemble des travailleurs chinois ; le développement du secteur privé ne doit pas remettre en cause cet objectif. Ainsi, le syndicat chinois essaiera, dans l’avenir, de s’étendre jusque dans les entreprises privées et multinationales pour mieux accomplir son rôle social. Je trouve ça bien parce que tous les Chinois ont le droit d’être tous protégés au même titre, qu’ils travaillent ou non pour l’Etat, d’autant qu’on déplore souvent de nombreux abus en ce qui concerne les conditions de travail dans certaines entreprises privées.
Quels sont, selon toi, les grands défis qui se posent à
la Chine aujourd’hui ?
Tous nos problèmes et nos espoirs actuels sont liés au développement. Cela ne se voit pas ici mais sors de la ville et tu verras le décalage qui existe entre les zones urbaines et rurales. Les campagnes se développent, mais ce mouvement est très lent ; avec une telle superficie et une telle population, il est malheureusement impossible de faire plus vite. Le développement général du pays est par contre très réjouissant. La croissance chinoise actuelle est quelque chose d’exceptionnel dans le monde mais elle n’est pas viable à long terme, il faudra songer à la freiner si on ne veut pas que la machine s’emballe. Sinon, nous risquons de connaître une situation un peu comme dans les Etats-Unis des années 30 avec une explosion du chomage. A Pékin, le problème numéro un reste le logement ; malgré les mesures qui ont été prises récemment encore contre la spéculation immobilière, le manque de logements a fait monter les prix beaucoup trop haut. On ne délivre que 60'000 logements sociaux par an, ce qui encore trop peu, compte tenu des files d’attente. Pour le reste, on s’en sort tant bien que mal. C’est vrai que les inégalités sont plus grandes qu’au début de
la République populaire, mais le niveau de vie de chacun est aussi nettement plus haut.
Qu’est-ce qui t’a amené à travailler dans une entreprise française ?
C’est par intérêt pour
la France et la langue française que j’ai entrepris des études de français, et c’est grâce à mes compétences dans cette langue que j’ai obtenu ce poste. Outre des travaux de traduction, je m’occupe aussi de marketting, toujours dans le but de vendre nos fromages à des consommateurs chinois peu familiers de ces produits (rires). Mais je ne compte pas passer ma vie dans cette entreprise. Je me suis d’abord intéressée à
la France par le biais de ma grand-mère, qui avait découvert la gatronomie française à travers des émissions télévisées de cuisine. Elle rêvait de voir un jour
la France. Elle n’a jamais eu cette chance, mais je partirai quant à moi en France pour la première fois de ma vie en août, pour suivre de nouvelles études à Nantes. Je m’intéresse beaucoup au cinéma français, j’adore Sophie Marceau et Isabelle Adjani.
La France nous renvoie une image de liberté mais aussi d’une mentalité complètement différente de la nôtre ; je m’en suis rendu compte en essayant de lire Simone de Beauvoir ! Nous n’avons ni les mêmes caractères ni les mêmes logiques. Ici, on présente souvent les Français comme romantiques, mais ce n’est pour l’instant pas l’impression que j’ai eue. Peut-être parce que les seuls Français que j’ai côtoyés jusqu’ici étaient des patrons, plutôt vieux et plutôt sérieux ! (rires) En ce qui concerne le système politique français, il m’intéresse, mais quand je pense à
la Chine , je me rends bien compte qu’il serait incompatible, cela créerait trop de confusions et trop de conflits. J’admets qu’il est dommage que le Parti Communiste Chinois n’ait pas à ses côtés une force d’opposition qui puisse l’équilibrer quand c’est nécessaire et faire un travail de critique, mais je suis certaine qu’un système pluripartite serait la porte ouverte à une restauration capitaliste. Nous devons faire très attention, l’histoire nous a appris que rien n’est jamais acquis.
(1) unités de travail
(2) Je ne comprenais pas au début ce qu’elle voulait dire exactement par cette idée mais je me suis souvenu de cette phrase de Mao : « Recueillir les idées des masses, les concentrer et les porter de nouveau aux masses, afin qu’elles les appliquent fermement, et parvenir ainsi à élaborer de justes idées pour le travail de direction : telle est la méthode fondamentale de direction. » (A Propos des Méthodes de Direction, 1er juin 1943)
(3) un peu plus d’un franc suisse, ce qui représente, même pour un Chinois de condition modeste, une somme peu importante