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« Il n’arrive pas fréquemment qu’on puisse dire : "Si je n’avais pas vu cela, je ne l’aurais pas cru". Cette impression, on l’éprouve en Chine ; elle incite à témoigner. »

(Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera)

         

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Vendredi 22 juin 2007

 

Le film dont je vais parler aujourd'hui n’a qu’un rapport indirect avec la Chine. J’ai revu récemment Les Filles de Kamaré, l’étrange réalisation de René Viénet, et j’ai beaucoup ri. Disciple de Guy Debord, Viénet était un des réalisateurs les plus audacieux de l’école situationniste, s’étant surtout fait connaître par son oeuvre intitulée La Dialectique Peut-elle Casser des Briques ? détournant un film chinois d’art martiaux à des fins idéologiques et tirant son titre de La Dialectique dans la Culture des Arachides, un autenthique film de propagande agricole de l’ère maoïste...

 

Les Filles de Kamaré, sorti en 1974, n’est autre à la base qu’un film porno japonais mettant en scène de jeunes lycéennes en uniformes (comme quoi le X japonais ne se refait pas). Seulement, Viénet a entièrement refait le montage, rajouté un ou deux plans complémentaires et il s’est amusé à sous-titrer le film en français. Mais comme il ne connaît pas un traître mot de japonais (et qu’il sait que la plupart des spectateurs français non plus), il se permet de faire dire tout ce qu’il veut aux personnages. C’est un procédé cher aux situationnistes qui avaient commencé par détourner des comics et des bandes dessinées populaires en réécrivant le contenu des phylactères. Au final, au lieu d’avoir un porno japonais de série B comme il en existe tant d’autres, nous avons un film éminemment politique et subversif, plein d’humour, au contenu verbeux (mais assumé comme tel) et ultra-libertaire.

 

C’est dans les scènes porno à proprement parler que Viénet se laisse aller le plus à sa boulimie dialectique. Ainsi, alors que l’écran nous montre les galipettes de deux lycéennes nues dans un cabinet de toilettes, on peut lire sur les sous-titres :

 

« Le cinéma est à refaire ; tous les spécialistes de la production et de la distribution ne l'empêcheront pas. De ceux-là que je ne veux pas comprendre, mieux vaut n'être pas compris. Jamais je n'ai prétendu révéler du neuf et lancer de l'inédit sur le marché du cinéma. Une infime correction du cinéma porno importe plus que cent innovations accessoires. Seul est nouveau le sens du courant qui charrie la pornographie et les banalités. On échappe à la banalité qu'en la manipulant. Il reste à faire de la liberté des abus divers et précieux. »

 

En effet, un des côtés subversifs de l’oeuvre n’est pas de se construire sur un film X (subversion qui pouvait pourtant éventuellement encore faire illusion dans les années 70) mais au contraire de faire le constat de cette incroyable entreprise de marchandisation des corps qu’était en passe de devenir le porno et d’en tirer les conséquences en terme de contestation du système.

 

Le pensionnat de jeunes filles du film original devient une prison (transition lourde de sens pour qui connaît le combat mené par les situationnistes contre tous les systèmes pénitentiaires) dans laquelle on cite fréquement des noms aussi lointains que la Santé ou Fleury-Mérogis. Dans ces murs, on retrouve pelle-mêle une voleuse de voitures, une « branleuse de routiers » (je cite – et elle ajoute pour sa défense « mais je ne branle que des prolos »), une « bouffeuse de curés » (dont l’insulte favorite est « chrétien de gauche ! ») et une lectrice hérétique des Habits Neufs du Président Mao, le célèbre ouvrage à charge de Simon Leys. Toutes plus sexys les unes que les autres ainsi que l’exigent les règles du genre.

 

L’originalité du film (si tant est qu’il en manquât jusqu’ici), c’est alors de nous parler de tout autre chose que du Japon. Les dialogues évoquent, en vrac, les tortures pendant la guerre d’Algérie, les conflits au sein de la Ie Internationale , la dictature chilienne, la répression stalinienne contre le POUM durant la guerre civile espagnole, ou encore la révolte de Cronstadt. Mais surtout, on y parle de la Chine , abondamment, et sur un ton à la fois docte et irrévérencieux. La scène la plus mythique du film restera sans doute celle du coït entre un bureaucrate dépravé et une prostituée-étudiante, le postérieur de cette dernière confortablement calé sur un livre de poche qu’un zoom nous révèle être l’édition 10/18 du fameux Revo Cul dans la Chine Pop (comprenez « Révolution Culturelle dans la Chine Populaire  ») que certains de mes lecteurs sinologues et familiers des bouquinistes connaissent bien. Là encore, le message est clair et on retrouve l’opposition communistes/libertaires, déjà esquissée un peu plus tôt dans le film par une guerre de gangs entre le clan des « débauchées marxistes » et celui des « salopes bakouninistes » (là encore je cite).

 

Vers la fin, alors que les lycéennes/prisonnières achèvent de se révolter contre l’autorité et saccagent leur pensionnat/prison tout en affrontant des escouades de flics anti-émeutes (qui appellent à la conciliation sous prétexte qu’ils sont syndiqués), la voix off lit un texte dont la traduction fantaisiste de Viénet nous apprend qu’il s’agit d’un télégramme envoyé en 1968 par les étudiants en lutte de la Sorbonne au comité central du Parti Communiste Chinois, dans lequel ce dernier est critiqué violemment et qui finit par : « A bas l’Etat ! Vive la Grande Révolution Culturelle... de 1927 (!) »

 

Pour résumer, je dirais que Les Filles de Kamaré est un film à la fois curieux, amusant et énervant, comme peut l’être tout manifeste libertaire pour un non-libertaire. Certains le trouveront bavard et confus et s’ennuieront durant les controverses idéologiques en attendant les scènes X. Pour pouvoir apprécier ce film, il faut s’intéresser à l’effervescence qui animait la création underground de l’époque, notamment dans les milieux culturels proches de l’extrême gauche, et saisir à quel point les querelles entre maos et anti-maos étaient vives et significatives, même si loin de Chine. Mais pour qui souhaite mieux comprendre la pensée situationniste, je conseillerais plutôt les classiques du genre, c’est-à-dire les films de Guy Debord tels que La Société du Spectacle, In Girum Imus Nocte et Consumimur Igni, Sur le Passage de Quelques Personnes a travers une assez Courte Unité de Temps, etc. Mais autant vous prévenir tout de suite : ces ovnis cinématographiques, souvent en noir-blanc et plan fixe aggrémentés seulement de la récitation monocorde de Debord, sont très austères et peu faciles d’accès.

 

 

Vous pouvez télécharger légalement et gratuitement Les Filles de Kamaré (René Viénet, France, 1974) sur les sites suivants :

 

-      Acte Gratuit

-     Ubu.com

par David L'Epée publié dans : cinéma
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Mercredi 20 juin 2007

Wang Bei a vingt quatre ans. Originaire de Harbin, à l’extrême nord de la Chine , elle est venue à Tianjin pour étudier et à Pékin pour trouver du travail. Actuellement employée dans une entreprise étrangère de vente de fromages (une entreprise française), elle fait partie des 70 millions de Chinois (et des poussières) qui ont leur carte au Parti Communiste. Rencontre avec cette jeune militante qui nous parle de ses convictions, du fonctionnement du Parti et de ce qui l’a incitée à rallier ses rangs.

 

L’entretien ayant eu lieu à la fois dans plusieurs langues, mon rendu n’est pas absolument littéral, mais le contenu des propos de Wang Bei y est retransmis fidélement.

 

 

 

Pourquoi as-tu décidé, il y a quelques années, d’entrer au Parti Communiste ?

Je ressens la nécessité de participer à la vie du pays comme un devoir, un impératif. Il y a certainement différentes manières de participer, mais pour nous, c’est le communisme qui est notre véritable conviction, c’est lié à notre histoire. Du reste, si nous ne sommes que (!) 70 millions dans le Parti, c’est uniquement parce que l’entrée est très sélective, on est très exigeant sur le mérite. Evidemment, la plupart des jeunes voudraient être admis, mais lors des sélections, seul un petit nombre est retenu à chaque fois. Nous ne sommes pas un parti où il suffit de payer ses cotisations pour adhérer, comme dans les pays capitalistes...

 

Comment se déroulent ces sélections ?

Auparavant, elles avaient lieu dans les danwei (1). Ca n’a pas beaucoup changé, elles ont lieu la plupart du temps au sein des diverses institutions auxquelles nous pouvons être rattachés : usines, entreprises, écoles, etc. En ce qui me concerne, c’est à l’université que j’ai été élue, à Tianjin. La procédure est assez longue : on devra souvent attendre deux ans entre le moment où on dépose sa candidature et celui où on saura si on est ou non admis. Pendant ce laps de temps, nous sommes jugés en permanence par les membres du Parti qui rendent régulièrement des rapports à notre sujet qui, selon qu’ils seront bons ou mauvais, détermineront le verdict final. Nous sommes à ce moment-là dans une période de « pré-participation » où on nous intègre aux activités du Parti pour pouvoir se rendre compte de nos capacités et de notre détermination. Nous devons régulièrement nous-mêmes rendre des rapports, des examens de conscience, des sortes de dissertations sur des sujets de société, des problématiques actuelles, à propos desquelles on nous demande de prendre position. Par ailleurs, durant cette période d’observation, le Parti évalue notre moralité, notre camaraderie, notre degré d’intégration et de participation dans les activités collectives, ainsi que les notes que nous avons obtenues en cours. En plus, nous passons un examen supplémentaire d’histoire chinoise et de sciences politiques (intégrant le cours de philosophie marxiste) portant sur des leçons qui sont obligatoires pour tous les étudiants, y compris pour ceux qui ne souhaitent pas rallier le Parti. Ceux qui ont le plus de chances d’être admis sont ceux qui remportent les meilleures évaluations dans les différents domaines ; il est également conseillé d’avoir été préalablement élu à des postes dans la hiérarchie interne de l’université (chef de classe, chef de chambrée, etc.) et d’avoir un esprit de leader. Il faut aussi bien sûr savoir écouter les autres et jouer un rôle de représentant, car le travail du Parti consiste à ramener dans la société les idées que la société a elle-même généré (2).

 

Tu as parlé d’élections. L’admission au Parti est donc démocratique ?

Absolument. Cette démocratie s’exerce à l’échelle de l’institution, ou d’une unité de l’institution, à laquelle nous sommes rattachés. Dans les écoles, le « corps électoral » est composé par les étudiants et professeurs communistes, c’est-à-dire ceux qui parmi les étudiants et les professeurs sont déjà membres du Parti. Presque tous les jeunes Chinois, depuis très jeunes, sont membres de la Ligue de la Jeunesse Communiste , mais entrer au Parti, c’est une toute autre affaire ! Au final, seuls trois à cinq étudiants par classe sont sélectionnés, compte tenu également du fait que les admissions sont limitées généralement à un maximum de trois admis sur vingt cinq candidats. J’ai été de ceux-là et j’ai été élue à l’âge de vingt trois ans, en dernière année de mon cursus.

 

Depuis un an, tu es donc officiellement communiste. A quoi ressemble la vie quotidienne lorsqu’on est membre du Parti ? Quels sont les avantages ou les inconvénients ?

Il y a peut-être un seul inconvénient, mais il est mineur : il est difficile pour nous d’obtenir un visa pour les Etats-Unis car, comme tu le sais, là-bas, ils n’aiment pas beaucoup les communistes, mais quitte à voyager, je préfèrerais aller en Europe (rires). Pour le reste, ce sont plutôt des avantages. Lorsqu’on est encore à l’école, nous nous sentons parfois favorisés par les professeurs car ils pensent souvent que si nous sommes communistes, nous sommes meilleurs que les autres. C’est un peu génant, mais ayant été élue à la fin de mes études, je n’ai pas eu à subir ce favoritisme. Ensuite, tout dépend la carrière que nous entreprenons. Dans le secteur privé, cela ne fait aucune différence d’être ou non membre du Parti, mais dans le secteur public, dans les entreprises d’Etat, il sera souvent plus facile d’obtenir une place si nous sommes en concurrence avec un non-communiste. Mais nous avons aussi des devoirs. Nous payons chaque année une cotisation de sept yuans (3) et nous devons rendre régulièrement des rapports personnels, des examens de conscience, à raison de quatre par année, et ce jusqu’à la fin de notre vie. Le Parti organise régulièrement sur nos lieux de travail des activités auxquelles nous sommes invités à participer, mais travaillant dans une entreprise privée étrangère et où je me trouve être la seule employée communiste, je suis pour le moment un peu exclue de tout ça...

 

Avec le double phénomène de l’ouverture du marché chinois et de l’affirmation de l’autorité de l’Etat sur ce même marché, on assiste ces derniers mois à des réformes étonnantes, tel que l’obligation pour certaines grandes entreprises étrangères (on l’a vu avec Wall Mart) de laisser entrer chez elles des sections du syndicat. Qu’en penses-tu ?

Comme tu le sais, il n’y a officiellement qu’un seul syndicat en Chine et ce syndicat dépend directement du Parti. A l’origine, le syndicat était conçu pour prendre en charge l’ensemble des travailleurs chinois ; le développement du secteur privé ne doit pas remettre en cause cet objectif. Ainsi, le syndicat chinois essaiera, dans l’avenir, de s’étendre jusque dans les entreprises privées et multinationales pour mieux accomplir son rôle social. Je trouve ça bien parce que tous les Chinois ont le droit d’être tous protégés au même titre, qu’ils travaillent ou non pour l’Etat, d’autant qu’on déplore souvent de nombreux abus en ce qui concerne les conditions de travail dans certaines entreprises privées.

 

Quels sont, selon toi, les grands défis qui se posent à la Chine aujourd’hui ?

Tous nos problèmes et nos espoirs actuels sont liés au développement. Cela ne se voit pas ici mais sors de la ville et tu verras le décalage qui existe entre les zones urbaines et rurales. Les campagnes se développent, mais ce mouvement est très lent ; avec une telle superficie et une telle population, il est malheureusement impossible de faire plus vite. Le développement général du pays est par contre très réjouissant. La croissance chinoise actuelle est quelque chose d’exceptionnel dans le monde mais elle n’est pas viable à long terme, il faudra songer à la freiner si on ne veut pas que la machine s’emballe. Sinon, nous risquons de connaître une situation un peu comme dans les Etats-Unis des années 30 avec une explosion du chomage. A Pékin, le problème numéro un reste le logement ; malgré les mesures qui ont été prises récemment encore contre la spéculation immobilière, le manque de logements a fait monter les prix beaucoup trop haut. On ne délivre que 60'000 logements sociaux par an, ce qui encore trop peu, compte tenu des files d’attente. Pour le reste, on s’en sort tant bien que mal. C’est vrai que les inégalités sont plus grandes qu’au début de la République populaire, mais le niveau de vie de chacun est aussi nettement plus haut.

 

Qu’est-ce qui t’a amené à travailler dans une entreprise française ?

C’est par intérêt pour la France et la langue française que j’ai entrepris des études de français, et c’est grâce à mes compétences dans cette langue que j’ai obtenu ce poste. Outre des travaux de traduction, je m’occupe aussi de marketting, toujours dans le but de vendre nos fromages à des consommateurs chinois peu familiers de ces produits (rires). Mais je ne compte pas passer ma vie dans cette entreprise. Je me suis d’abord intéressée à la France par le biais de ma grand-mère, qui avait découvert la gatronomie française à travers des émissions télévisées de cuisine. Elle rêvait de voir un jour la France. Elle n’a jamais eu cette chance, mais je partirai quant à moi en France pour la première fois de ma vie en août, pour suivre de nouvelles études à Nantes. Je m’intéresse beaucoup au cinéma français, j’adore Sophie Marceau et Isabelle Adjani. La France nous renvoie une image de liberté mais aussi d’une mentalité complètement différente de la nôtre ; je m’en suis rendu compte en essayant de lire Simone de Beauvoir ! Nous  n’avons ni les mêmes caractères ni les mêmes logiques. Ici, on présente souvent les Français comme romantiques, mais ce n’est pour l’instant pas l’impression que j’ai eue. Peut-être parce que les seuls Français que j’ai côtoyés jusqu’ici étaient des patrons, plutôt vieux et plutôt sérieux ! (rires) En ce qui concerne le système politique français, il m’intéresse, mais quand je pense à la Chine , je me rends bien compte qu’il serait incompatible, cela créerait trop de confusions et trop de conflits. J’admets qu’il est dommage que le Parti Communiste Chinois n’ait pas à ses côtés une force d’opposition qui puisse l’équilibrer quand c’est nécessaire et faire un travail de critique, mais je suis certaine qu’un système pluripartite serait la porte ouverte à une restauration capitaliste. Nous devons faire très attention, l’histoire nous a appris que rien n’est jamais acquis.

 

 

 

(1)     unités de travail

(2)     Je ne comprenais pas au début ce qu’elle voulait dire exactement par cette idée mais je me suis souvenu de cette phrase de Mao : « Recueillir les idées des masses, les concentrer et les porter de nouveau aux masses, afin qu’elles les appliquent fermement, et parvenir ainsi à élaborer de justes idées pour le travail de direction : telle est la méthode fondamentale de direction. » (A Propos des Méthodes de Direction, 1er juin 1943)

(3)     un peu plus d’un franc suisse, ce qui représente, même pour un  Chinois de condition modeste, une somme peu importante

par David L'Epée publié dans : entretiens
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Mardi 19 juin 2007

J’ai retrouvé récemment dans mes archives un assez long article que j’avais écrit il y a environ deux ans, pour le compte de je ne sais plus quelle revue, au sujet de la rivalité Chine-USA sur la scène internationale. Je m’étais servi, pour le rédiger, et pour changer des médias chinois et occidentaux, de plusieurs articles très percutants parus dans la presse américaine sur ce sujet. Je me permets de le publier sur le blog – en deux parties (à cause de sa longueur) dont voici la première – car je ne pense pas, vu l’évolution actuelle du monde, que cet article ait beaucoup vieilli ; peut-être même, à la lumière de l’actualité, certains jugeront-ils qu’il est en-deçà de la réalité... Vos observations et critiques sont les bienvenues.

 

 

Sous la façade de relations diplomatiques pacifiques entre les Etats-Unis et la Chine , la situation pourrait être plus tendue qu’on ne le pense. Le Pentagone est en état d’alerte : le nouvel Empire qui émerge en Asie commence à lui faire de l’ombre, à la fois par la concurrence commerciale et militaire à laquelle il soumet l’Amérique, et à la fois par la dépendance économique dans laquelle il la tient, sans parler du défi intellectuel inégal entre un pays qui se targue d’un système éducatif brillant et un autre qui, sous l’effet du libéralisme, laisse ce même système s’affaisser et le niveau général choir toujours plus bas. Le combat sera rude, mais il est à parier que d’ici peu, le paysage géopolitique de notre planète n’aura plus le même visage.

 

Les chiffres sont accablants (ou réjouissants, selon le point de vue) : la croissance économique des Etats-Unis, qui n’a pourtant rien d’un pays pauvre, s’élève actuellement à 4,2% alors que celle de la Chine , frôlant le prodige de la croissance à deux chiffres, atteint fièrement les 9,5% !

 

Sur le plan des exportations, la comparaison ne fait que renforcer la supériorité chinoise : les Etats-Unis exportent pour 34,7 milliards par année, alors que la Chine franchit allégrement le pas des 196,7 milliards par année ! Actuellement, la Chine représente 6% des exportations mondiales ; dans cinq ans, elle sera le premier pays exportateur du monde.

 

La guerre économique est déclarée. Les Etats-Unis ont-elles encore une chance ? Le plus simple est de le leur demander. Quand les journalistes étasuniens chauvins prennent la plume pour parler de la Chine , on la sent trembler (leur plume) et leur propos est tout sauf rassuré. James Mc Gregor écrit dans le Washington Post :

 

« Nous sommes en train de perdre la guerre du renseignement contre la Chine. […] Aujourd’hui, le gouvernement chinois comprend bien mieux l’Amérique que le gouvernement américain ne comprend la Chine. Ainsi , Pékin sait mieux nous manipuler que nous ne savons les manipuler. […] A l’opposé, la vision qu’a notre gouvernement de la Chine est floue, morcelée et souvent mal informée. La Chine est-elle encore le péril rouge du temps de la guerre froide, ou plutôt un nouveau concurrent prêt à venir manger notre pain économique ? […] Ajoutez à cette confusion une politique ennemie du compromis, et nous n’avons pratiquement aucune chance de développer une politique chinoise cohérente. »

 

Voilà qui est clair. L’offensive est à peine lancée qu’elle semble déjà perdue. Et s’il n’y avait que les journalistes qui amenaient le découragement dans l’opinion publique, le gouvernement Bush pourrait toujours intervenir, au nom du Patriot Act ou de je ne sais quel chiffon de papier, pour les faire taire, mais c’est plus grave, car les responsables stratégiques du pays se joignent au chœur des lamentations. Michel Beuret, dans un article de L’Hebdo intitulé Le Retour du Péril Jaune, nous rapporte la chose suivante :

 

« Durant des années, cet homme [Michael Pillsbury], conseiller du Pentagone, fut un embrasseur de pandas, comme on appelle chez lui les amoureux de la Chine. Mais un jour, en 1989, il sent que le ton a changé : « Même mes amis dans l’armée chinoise nous décrivaient comme des ennemis mortels, une force du mal ». Pillsbury s’est alors transformé en croisé antichinois. Avec une obsession : avertir la Maison Blanche du péril jaune. […] Officiellement, ce budget [le budget des dépenses militaires chinoises] est de 30 milliards de dollars en 2005. Mais un rapport du Pentagone, publié en juillet, estime que cette somme ne comprend ni la recherche, ni le développement, ni les achats de matériel. »

 

Il faut avouer que cette méfiance de la Chine face à leurs adversaires impériaux fait plaisir à voir, cela nous change des discours officiels de conciliation prononcés par les autorités chinoises lors des voyages diplomatiques de Bush en Chine et tels qu’on peut en lire à la pelle dans les pages du Quotidien du Peuple.

 

Puisque nous en sommes à la question militaire, revenons à James Mc Gregor, du Washington Post, qui, après avoir concédé que l’Amérique n’avait aucune chance dans ce combat, reprend du poil de la bête en évoquant, au cours d’un souvenir plutôt cynique, l’arrogance militaire de son pays :

 

« Mais la Chine a peur, car elle a vu notre machine de guerre high-tech en action. Jamais je n’oublierai ce jour, à la gare de Pékin, pendant la première guerre du Golfe. Je me trouvais au beau milieu d’une foule d’ouvriers chinois qui, par milliers, avaient arrêté leurs vélos dans la rue pour contempler, bouche bée, les immenses écrans de télévision en plein air qui diffusaient des images de missiles américains s’abattant sur des zones industrielles de Bagdad. A quelques immeubles de là, dans les bâtiments administratifs de Zhongnanhai, les responsables chinois, envisageant la possibilité qu’une telle destruction frappe Pékin, ont compris que la stratégie qui consistait à défendre la Chine avec des vagues de soldats paysans était aussi dépassée que la philosophie maoïste. »

 

Voilà qui représente bien la pensée impérialiste américaine : être prêt à attaquer à tout moment n’importe quelle partie du monde, et profiter des guerres en cours pour menacer les ennemis potentiels, quitte à instrumentaliser le bombardement d’un pays pour un intimider un autre… Ce qu’oublie de préciser Mc Gregor, c’est que depuis l’époque dont il parle, l’Armée Rouge Chinoise s’est effectivement modernisée, et qu’elle n’a actuellement plus grand-chose à envier à ses ennemis. En témoigne cet article inquiet de Robert D. Kaplan paru dans The Atlantic Monthly à Boston :

 

« Les forces armées chinoises étudient avec minutie les adversaires potentiels et elles apprennent vite. Leur soft power se développe rapidement, preuve d’un réel don d’adaptation. Si les terroristes sont attirés par les vides sécuritaires, les Chinois, eux, s’intéressent aux vides économiques. Sur toute la planète, les Chinois deviennent des maîtres de l’influence indirecte. Ils établissent des communautés financières et des avant-postes diplomatiques, négocient des contrats commerciaux et de construction. Vibrant d’une énergie martiale, forte d’une paysannerie qui, contrairement à d’autres dans l’Histoire, est fortement alphabétisée, la Chine incarne la principale menace conventionnelle pour l’empire libéral américain. »

 

 

 

(seconde partie de l’article dans quelques jours)

par David L'Epée publié dans : géopolitique
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Dimanche 17 juin 2007

photo : l’insécurité chinoise ...hors de Chine

Une des choses qui étonne immanquablement tous les Européens fraîchement débarqués dans la mégalopole pékinoise, c’est cette troublante impression de ...sécurité. Plusieurs amis étrangers me l’ont fait remarquer et Camille, la blogueuse française bien connue du milieu, y a même consacré un billet sur son blog il y a quelques temps.

La question de savoir où donc se terre l’insécurité est légitime pour qui a vécu dans n’importe quelle grande ville européenne – ce qui est d’ailleurs aussi valable pour les moins grandes. Souvenez-vous, amis expatriés, à quoi ressemblait votre quotidien dans votre bonne patrie : vous évitiez de sortir seul après vingt deux heures, vous n’étiez pas tranquille dans le métro, vous vous méfiiez de tout le monde, et avant tout de ceux qui avaient l’outrecuidance de vous adresser la parole dans la rue : mendiants, sondeurs, colporteurs, pétitionnaires, mormons, représentants en téléphonie mobile, etc. Toute plaisanterie mise à part, il faut avouer que certains d’entre nous, parmi les plus vulnérables (je pense ici surtout aux personnes âgées mais pas uniquement) avaient pris des habitudes révélatrices : ne pas répondre lorsqu’on est interpelé, ne jamais soutenir un regard mais constamment baisser les yeux, garder dans son sac un spray au poivre à portée de main... Aussi excessifs que certains de ces comportements puissent paraître, ils ne sont pas dénués de raisons dans les lieux où nous vivons.

 

Comment se fait-il qu’à Pékin, et dans bien d’autres endroits en Chine, il n’en soit rien ? Car, c’est un fait, depuis que je vis ici, je n’ai eu absolument aucun problème lié de près ou de loin à l’insécurité, aucune agression, aucune menace, aucun regard noir, et pas la moindre impression d’une quelconque hostilité à mon égard. Comment l’expliquer ?

 

Au chapitre des choses qui étonnent l’étranger lorsqu’il débarque en Chine, c’est qu’alors qu’on lui a toujours présenté ce pays comme un Etat policier, il se trouve confronté à une présence policière en réalité très discrète et très effacée, et à mille lieues de l’image totalitaire qu’on se complait à dessiner en Occident. C’est un fait : j’ai croisé proportionnellement moins de policiers à Pékin que dans les rues de Neuchâtel, ma ville, où des pléthores d’agents désoeuvrés occupent leurs longues nuits à traquer les colleurs d’affiches et les fumeurs de joints – des abîmes de délinquance. On répondra qu’à Pékin, les nouvelles brigades spéciales de répression anti-crachats prêtent tout autant à sourire, mais m’est avis que ce n’est qu’une attraction folklorique éphémère et que ces bonnes résolution ne survivront pas à 2008.

 

Si la police paraît si peu présente dans les rues de Pékin, c’est parce qu’à côté de cette police professionnelle officient des milices de quartier, constituées par des citoyens, retraités pour certains, qui remplissent le rôle d’une police de proximité. L’ordre dans les quartiers est ainsi assuré par les habitants eux-mêmes, leur épargnant ainsi ce sentiment d’agression extérieure que peut laisser une intervention policière dans une zone périphérique. Ces miliciens, qui déambulent en civil mais qu’on reconnaît au gros brassard rouge qu’ils portent, s’occupent de tous les petits problèmes de la vie quotidienne : querelles entre voisins, tapage nocturne, disputes entre un boucher et un client sur le marché, crottes de chiens, objets trouvés, etc. En tant qu’étranger, j’ai été interpelé plusieurs fois à mon arrivée dans le quartier car je venais d’emménager, on ne me connaissait pas encore et on se demandait si je ne m’étais pas égaré. Cette sorte d’autogestion (les milices de quartier dépendent du Parti mais sont constituées de volontaires) participe à donner une impression de sécurité et évite le fossé que nous connaissons chez nous entre les forces de l’ordre et les « gens normaux » qui amène naturellement à des situations d’hostilité et d’affrontements.

 

On verra une autre différence, plus fondamentale, plus essentielle, dans la tendance du peuple chinois à accepter l’autorité et à obéir plus facilement que nous le ferions en pareil cas. Bien souvent il leur en coûte d’agir ainsi, mais comme je l’expliquais dans l’introduction de mon article « Quelques Exemples de l’Ordre Moral Chinois », les Chinois sont prêts à sacrifier beaucoup pour la stabilité, une valeur placée très haut dans l’échelle de leurs aspirations. On obéit par habitude, parce que de tous temps, l’Etat chinois – qu’il soit communiste, impérial ou royal – a toujours détenu un pouvoir de type autoritaire, et parce qu’on ne veut pas de problème, qu’on aspire à l’unité et qu’on craint le désordre plus que tout. Il existe bien sûr, ici comme partout, des désespérés, des malheureux qui n’ont plus rien à perdre, désenchantés et sans avenir ; et qu’est-ce qui pourrait empêcher ces gens-là de rompre l’ordre fragile, ou par un ultime coup d’éclat (un massacre à l’américaine dans une école par exemple) ou au quotidien, en installant par leurs actes et leur attitude un climat d’insécurité ? Rien ne les en empêche, si ce n’est peut-être la « face », ce concept de dignité bien chinois, cet orgueil qui pousse l’individu à ne pas se laisser aller, à garder sa fierté même dans les pires extrêmes.

 

Ce qui distingue – et distinguera de plus en plus dans l’avenir – nos deux civilisations, c’est que la nôtre, l’occidentale, est sur sa phase déclinante, au crépuscule de plusieurs siècles de grandeur, et que la chinoise, au contraire, gravit sa courbe à grands pas, ambitieuse et vorace après des siècles de misère, d’esclavage, d’humiliations féodales et coloniales. Elle est en pleine phase constructive tandis que nous nous trouvons sur notre déclin, dans une phase d’auto-destruction progressive. On pourra le déplorer ou s’en réjouir – en tant qu’Européen, je le déplore – mais c’est ainsi, cela fait partie des cycles impitoyables de l’histoire. Les civilisations croissent et décroissent, se font et se défont, et ainsi de suite. Le mouvement ascendant d’une civilisation ne se traduit pas seulement pas sa vitalité économique et sa puissance militaire (sans quoi les Etats-Unis serait une « civilisation ascendante », ce qui n’est de toute évidence pas le cas), mais avant tout par l’esprit général de son peuple, la tendance qui s’en dégage. Si cet esprit est à la construction, il y a tout lieu d’avoir de grands espoirs ; s’il est à l’anéantissement, c’est que le processus de décandence a déjà commencé.

 

Chez nous, l’heure est au nihilisme, c’est indéniable : c’est à qui se reniera le mieux et le plus vite, à qui se montrera le plus dénaturé, déraciné, dégagé de tout, à qui brisera le premier les ultimes et minces barrières morales qui demeurent encore. La liste des manifestations de cet esprits d’anéantissement serait trop longue à faire, mais pour revenir au sujet qui nous intéresse, il me semble que le type d’insécurité que connaît une société est révélatrice de ce processus d’ascendance ou de dévolution. Ainsi, la violence gratuite, c’est-à-dire la perte de sens, apparaît souvent dans une société sur la phase déclinante. La violence motivée par le vol peut expliquer un climat de misère matériel (voler pour survivre) ; dans ce cas-là, le mal n’est qu’épidermique et l’amélioration des conditions matérielles d’existence fera disparaître ce type de violence assez facilement. Mais dans le cas de la violence gratuite, le mal est plus profond car, n’étant motivée par aucune causalité évidente (la violence comme fin en soi), le remède semble beaucoup plus difficile à trouver. L’acte de violence n’est d’ailleurs en lui-même que le sommet de l’iceberg ; la violence, avant d’être une agression directe et concrète, est un climat d’agressivité latente, une menace – et c’est justement ce qu’on appelle chez nous le sentiment d’insécurité. La violence de nos rues n’est pas tant due à un manque matériel qu’à un manque spirituel ; celle qu’on rencontre en Chine, beaucoup plus ciblée, est la plupart du temps le fait de ceux qui cherchent à sortir de la pauvreté – ou à s’enrichir tout simplement. Je dis qu’elle est plus cibée car à Pékin, le risque de se faire arnaquer par un agent immobilier mafieux (expérience faite) ou un petit escroc est plus grand que celui de se faire agresser « par hasard ».

 

Chez nous, c’est le nihilisme ambiant qui crée l’insécurité, notre inconscient collectif étant de plus en plus conditionné par par un fatalisme, un esprit no future en comparaison duquel les punks les plus destroy des années quatre vingts passeraient pour des témoins de Jéhovah. L’insécurité occidentale n’est pas le fait d’une minorité de malfaisants qu’il suffirait de mettre hors d’état de nuire (remède sécuritaire de droite qui a souvent été appliqué et qui a toujours fait les preuves de son inanité) mais le fait de tous, ou plus exactement de la mentalité dominante, effet de l’hégémonie libérale sur nos vies et cause de la pente déclinante de notre civilisation. Nos peuples, en voie de dégénérescence cumulent les vices de l’enfance (soif effrénée de liberté mais peur panique des responsabilités) et de l’âge sénile (extinction du vouloir-vivre), et c’est à la fois cette incapacité à se prendre en charge et cette perte de vitalité collective dans l’instinct de conservation qui perdront sous peu.

 

En Chine, c’est exactement le contraire : la responsabilité individuelle et collective est exacerbée, la désir de s’en sortir est plus fort que tout, la conscience historique du passé et du futur forment le socle d’une identité solide, et le climat est plus que jamais au patriotisme, à l’ambition et au désir de s’affirmer chez soi et dans le monde – une faime insatiable qui avalera goulument toutes les effervescences qui voudront s’offrir à elle. La pente ascendante, constructive, de l’inconscient collectif du peuple chinois (ce que j’ai appelé plus haut l’esprit général) est si forte et si marquée qu’elle s’infiltre dans toutes les volontés, même les plus désenchantées. Et dans ce perpétuel bond en avant vers l’avenir, on ne laisse pas la moindre brêche, pas la moindre faille, dans laquelle pourrait s’infiltrer le nihilisme pernicieux.

 

Voilà, selon moi, ce qui explique cette déroutante impression de sécurité qu’on éprouve à Pékin. La prochaine fois, je parlerai d’un autre facteur de la sécurité chinoise : l’auto-discipline et une certaine conception de la justice.

par David L'Epée publié dans : divagations
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Jeudi 14 juin 2007

Pour la deuxième fois de l’année, je me suis rendu cet après-midi à l’Arbre du Voyageur, la librairie du Centre Culturel Français de Pékin. Arrivé au bout de mes lectures francophones, il fallait urgemment que je me réapprovisionne si je ne voulais pas être condamné à feuilleter une énième fois Le Petit Livre Rouge ou je ne sais quel chapitre de Fairbank qui traînait encore quelque part. Comme mes expéditions dans cette enclave étrangère sont rares et que les prix y sont exotiques (car français), j’ai à nouveau dépensé près de cinq cent yuans rien qu’en livres de poches ! Mais cette librairie a l’avantage, outre d’être une des seules à Pékin à proposer des livres en français, de réunir un grand choix de littérature chinoise à l’attention des francophones, notamment les dernières nouveautés. Je me suis laissé convaincre par Lao She, Shan Sha, Kou Houng Ming, le dernier Lu Wenfu, quelques livres d’histoire chinoise – et un roman de Céline tout de même, car on ne se passe pas aussi facilement de littérature française.

Je n’ai pas pu m’empêcher de constater une nouvelle fois que, dans la fièvre de sinologie qui frappe depuis peu la nébuleuse agitée des ethno-socio-écono-polito-historiophiles occidentaux, on en venait à publier tout et n’importe quoi. Ce n’était pas une surprise, je l’avais déjà remarqué à maintes reprises dans les librairies suisses, mais ça m’a un peu consterné de voir qu’en plein coeur de Pékin, on pouvait faire venir en grandes quantités n’importe quelle élucubration de charlatan, n’importe quel brûlot tendancieux, et tout cela ne répondant jamais qu’à un seul mot d’ordre : diffamer la Chine , calomnier son régime, réécrire son histoire et peindre son futur sous les traits les plus apocalyptiques, pour elle-même et pour le monde.

Le fait est que la pensée unique au sujet de la Chine telle qu’elle existe en Occident n’a jamais été aussi insistante et aussi agressive qu’aujourd’hui. Même au plus fort de la Révolution Culturelle , on trouvait toujours un Philippe Sollers pour répondre à un Simon Leys (ou l’inverse) et il existait un vrai débat d’opinions et d’hypothèses sur la question. Mais aujourd’hui, qu’en est-il ? Qui peut bien prendre la tribune pour tenir tête à un Guy Sorman ou à un Pierre Haski, qui ont pignon sur rue dans tous les grands médias ? L’époque a changé, les bons vieux débats d’intellectuels ont fait place à un climat de guerre froide. Que les grandes maisons d’édition parisiennes ouvrent grand les bras à la cabale anti-chinoise, cela ne nous étonnera guère, elles ont leurs raisons (sonnantes et trébuchantes), mais qu’on puisse vendre ces pamphlets haineux en plein Pékin, c’est autre chose ! Il faut croire que ce qui est publié en français touche une trop faible minorité de lecteurs pour qu’on prenne la peine de le contrôler...

Cela me rappelle une scène à laquelle j’ai assisté la semaine passée. Je me trouvais dans un café-librairie de Wudaokou (le café-librairie est une formule très à la mode à Pékin). Alors que je révisais mes leçons devant une tasse du thé de la maison, j’ai remarqué à la table d’à côté un étudiant étranger qui lisait un gros volume, l’air très captivé. Curieux, j’ai jeté un oeil sur la couverture pour voir de quoi il s’agissait : c’était une édition anglophone du Mao de Jung Chang et Jon Haliday. Pour ceux qui le connaissent, ce best-seller écrit par une Chinoise exilée aux Etats-Unis et son mari américain, a connu un gros succès en Occident. Plus de six cent pages particulièrement indigestes à travers lesquelles les auteurs s’échinent à dresser le portrait le plus abject, le plus hideux, de Mao et de son entourage, offrant par là même au public occidental ce qu’il a envie d’entendre – ce qu’on lui a appris à entendre et à reconnaître comme la vérité sur la Chine communiste – remportant la quasi-unanimité des suffrages dans les grands médias américains et européens. Il avait suffi de lancer quelques slogans aussi creux que « la vérité cachée au sujet de Mao ! », « le livre scandaleux qui défie la légende maoïste ! », « le livre qui révèle le vrai visage du communisme chinois ! » et bien sûr le sempiternel « le livre censuré en Chine ! » pour faire exploser les ventes.

Comme tout sinophile curieux, j’avais entrepris de le lire. J’avais renoncé avant d’avoir atteint la fin, écoeuré par ce mélange obscène de calomnies, de réécritures de l’histoire et de déversements de haines personnelles, le tout entrecoupé de considérations aussi outrées qu’incongrues sur les moeurs sexuelles des Mao, considérations qui n’apportent aucune lumière sur les événements mais assurent la dose d’anecdotes croustillantes nécessaires au succès en librairie. Il est dommage que Jung Chang se soit laissée aller à ces facilités et à cette basse propagande, car son précédent livre, Les Cygnes Noirs, que j’avais beaucoup apprécié, était d’un tout autre acabit. Ce récit autobiographique, d’un intérêt historique réel cette fois, racontait l’histoire de ses parents, pionniers révolutionnaires, et de sa jeunesse tourmentée à travers les crises successives traversées par le pays ; cet ouvrage n’était certes pas toujours tendre avec le Parti Communiste, mais au moins il faisait la part des choses et ne se laissait pas aller à des attaques irationnelles et déplacées. Mais le Mao de Jung Chang, c’est un pavé de haine vociférante et inassouvie, un exorcisme malsain dans lequel elle essaie d’expectorer ses vieux démons, recrachant toutes les frustrations dont elle a pu être victime durant la Révolution Culturelle , une thérapie boulimique qui ne regarde qu’elle mais qu’elle assène à la moitié de la planète, avec la suffocante audace de quelqu’un qui se croit détentrice de l’ultime vérité sur la question. On comprend sa douleur mais on ne peut tolérer un tel déversement de rancoeurs personnelles sous l’étiquette d’un livre d’histoire. Peu de gens partagent mon avis dans le public européen – ils aiment tant à être confortés dans leurs vieilles certitudes – mais ceux qui ont étudié sérieusement l’histoire de la Révolution chinoise tomberont d’accord avec moi.

Toujours est-il qu’ici, au coeur de Pékin, dans ce café-librairie du quartier des universités, quelqu’un lisait, ostensiblement, en public, ce livre sulfureux, et devant les yeux de plusieurs Chinois qui auraient été en droit de considérer cela comme une provocation, voire comme une offense à leur histoire. J’étais moi-même mal à l’aise et j’hésitais à en toucher un mot à cet étudiant. Mais au moment où je me faisais ces réflexions, j’ai vu un Chinois d’une trentaine d’années avancer dans notre direction et s’arrêter devant la table de cet étudiant étranger. Il l’a salué poliment, lui a désigné son livre et lui a dit à ce sujet ...à peu près ce que je viens de dire ! Comme l’étudiant ne comprenait pas, le Chinois a articulé quelques mots dans un anglais approximatif : « very bad book... not seriously... infame... diffamation... » Puis il est reparti après avoir pris congé, tout aussi poliment.

J’ai été étonné de voir que quelqu’un en Chine avait connaissance de l’existence de ce livre et de son contenu (car il n’avait évidemment pas été publié ici) mais aussi très satisfait d’assister à cette réaction, que je qualifierais de civique. Au moment de partir, pour ne pas laisser l’étudiant étranger trop désemparé et comme il avait bien le droit tout de même de s’intéresser à Mao, j’ai laissé un billet sur sa table, sur lequel j’avais inscrit les références d’une autre biographie, plus fiable et moins polémique – celle de Han Suyin.

Sur le même sujet :

-          Les Chiens Aboient et la Caravane Passe

par David L'Epée publié dans : mon quotidien
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Mercredi 13 juin 2007

 

Ci-dessous quelques photos que j’ai prises sur le Mont Taï, une des trois montagnes sacrées de la Chine, située dans la province du Shandong.

 

 

Au sommet de la montagne se trouve un temple taoïste.