En guise de complément au texte précédent, je publie ici un extrait d’un article que j’avais écrit en janvier dernier sur le site de la Jeunesse SolidaritéS. J’y évoquais la législation en vigueur en Chine en ce qui concerne le contrôle étatique d’Internet. Un modèle à suivre à mon avis. Ce texte m’a valu plusieurs critiques acerbes des bobos habituels, mais les vrais socialistes ne manqueront pas, je l’espère, d’abonder dans mon sens.
A l’heure où, sauf de rares exceptions, on a cessé de s’offusquer de l’extension de la pornographie à des domaines appelés pudiquement « marginaux » (je rappelle que la scatophilie est tolérée par le droit suisse et que la zoophilie est également présentable sur Internet en toute impunité), à l’heure où on s’est fait à l’idée que les jeunes avaient accès bien avant leur majorité aux produits pornographiques (il y a juste les caissières de kiosques à journaux qui s’insurgent pour la forme et parce que c’est les ordres, mais il faut croire que le reste du monde s’en fout), il faut vraiment aller très loin pour faire se réveiller les juges et les médias.
Vous pouvez dégradez l’image de la femme tant que vous le souhaitez (si vous êtes publicitaire), vous pouvez diffuser sans censure des images de fientes, de vomissures et de dégradations humaines (si vous travaillez à Jackass), vous pouvez librement faire l’éloge du libertinage (si vous êtes Catherine Millet), du partouzage (si vous êtes Thierry Ardisson) ou de la pédophilie (si vous êtes Daniel Cohn-Benditt) ; non seulement vous pouvez le faire sans obstacle, mais c’est en plus un moyen infaillible pour qui veut prendre sa place dans la course au profit. Il faut vraiment que vous dépassiez les bornes mêmes de la décadence bourgeoise (car elle en a tout de même quelques unes) et que vous alliez jusqu’à l’homicide en bonne et due forme pour que les cours de justice recommencent à s’agiter.
Il y a quelques semaines, Samuel Schmid, représentant la Suisse au Sommet Mondial sur la Société de l’Information, adressait un vibrant plaidoyer à son hôte tunisien, en vue de plus de liberté d'expression, pour l’appeler à relâcher le contrôle qu’il exerçait sur Internet. Cet appel n’était pas infondé, il faut l’admettre, et il est aujourd’hui évident pour tous que la dictature tunisienne est une immonde tyrannie policière qu’il importe de voir tomber au plus tôt – je le sais particulièrement pour avoir rencontré il y a quelques années des dissidents tunisiens en fuite qui avaient été torturés et avaient évité la peine de mort de justesse suite à une action d’Amnesty International. Malheureusement, ce plaidoyer « humaniste » (si tant est qu’un conseiller fédéral UDC puisse être humaniste) a un goût plutôt amer si on regarde honnêtement quel usage nous avons fait de cette liberté d’expression et comment Internet, dans les démocraties occidentales, est devenu en peu de temps une déchetterie informe, une décharge vérolée et purulente, une affreuse basse-cour des miracles donnant la vedette aux pires perversions qui aient pu être conçues par l’âme humaine dans ses moments les plus noirs.
Cette leçon moralisante sur la liberté d’expression, si elle a été faite à juste titre à l’infâme Ben Ali, dictateur de Tunisie, a été aussi faite à la Chine à qui on adressait le même reproche : oser avoir l’outrecuidance de vouloir exercer un contrôle étatique sur Internet. Avant de se voiler en chœur la face derrière les Droits de l’homme, il faut tout de même savoir une ou deux choses sur la Chine. Ce pays compte 94 millions d’internautes, ce qui est énorme (et révélateur de l’avancée du développement durant ces dernières années), et ce qui justifie déjà en soi la nécessité d’une réglementation. Le Parti Communiste Chinois a adopté au cours de cette année la directive suivante :
« Nous avons besoin de mieux réguler les services d’information sur le Net en raison de la prolifération importante d’articles malsains qui pourraient induire en erreur le public. »
Horreur ! Ces sauvages ont osé suggérer que quelque chose pouvait être « malsain » ! Ils ont osé prétendre que tout ne se vaut pas – crime de lèse-relativisme triomphant ! Ils ont osé affirmer un jugement de valeur – crime de lèse-pensée unique ! On commence à comprendre pourquoi nos petits-bourgeois occidentaux, qui ont bâti leur fortune sur la dégradation morale de leurs concitoyens, font la grimace…
Un article du Asia Times Online, journal de Hong Kong, nous explique la chose suivante:
« Un rapport d’Open Net Initiative [organisme créé par plusieurs universités, dont Harvard et Cambridge, qui analyse les censures étatiques sur le Net] portant sur le filtrage opéré par la Chine fait état d’un système de surveillance particulièrement sophistiqué, associant contrôles informatiques et pressions auprès du public. L’accès à certains sites est bloqué par intermittences, tandis que d’autres sont accessibles, mais certaines recherches par mots-clés y sont filtrées. En outre, les autorités provinciales et locales emploient du personnel pour surveiller les courriers électroniques et les forums de discussion à contenu sensible. L’auto-censure est encouragée par le biais d’une myriade de réglementations faisant porter la responsabilité à l’utilisateur, depuis les fournisseurs de contenus et de services Internet jusqu’au simple abonné, en passant par les cybercafés et les concepteurs de sites. Les entreprises sont obligées de souscrire un engagement d’auto-régulation. »
Intéressant, n’est-ce pas ? Plutôt que de faire les sainte-nitouches, nous ferions mieux d’y réfléchir à deux fois. En attendant, la Chine est pratiquement parvenue à éradiquer la pornographie numérique de son territoire, et peu de pays peuvent en dire autant. Pourquoi n’y parvenons-nous pas quant à nous ? D’une part, parce qu’il n’y a pas de réelle volonté politique de réglementer Internet (trop d’intérêts économiques sont en jeu), et d’autre part, parce que l’Etat-type occidental a capitulé depuis longtemps devant le marché, et qu’il est actuellement dans la quasi-impossibilité d’intervenir sur quoi que ce soit qui touche aux conditions de vie de son peuple, c’est-à-dire de faire son travail. Pensez donc, s’il lui prenait l’envie saugrenue – par exemple – de bloquer les serveurs de sites de vidéos violentes sur le territoire suisse, les patrons le traiteraient de tyran et monteraient aussitôt aux barricades ! Chez nous, vous le savez, on ne rigole pas avec la «démocratie »…
Je pense hélas qu’il faudra encore bien des faits divers et des crises sociales pour qu’un véritable débat citoyen puisse être entamé sur la question et pour que les pouvoirs publics reprennent enfin leurs responsabilités. A l’heure où les juges sont tenus en laisse par les flics et les flics par les patrons de multinationale, ce ne sera pas chose facile, mais un moment viendra où les autorités judiciaires et politiques comprendront qu’à un certain stade de dégradation de la moralité ambiante et des rapports humains, c’est leur propre existence qui sera devenue invivable. Ce jour-là, ils comprendront peut-être, comme dit le slogan, que le libéralisme n’est pas la liberté…
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