
Lors de ma dernière contribution sur le thème du sentiment d’(in)sécurité en Chine, j’avais dit un mot du système de police chinois (avec ses milices de quartier qui forment une sorte de police citoyenne de proximité intégrée au quotidien des habitants) et j’avais ensuite tenté d’analyser les différences qui existent, dans la psychologie des masses, entre une civilisation sur le déclin et une civilisation sur une pente ascendante, et ce en quoi ces différences influent sur le degré et la nature de l’insécurité. Ayant conclu que le nihilisme dominant est le premier facteur du climat d’insécurité en Occident alors que les ambitions et les tendances constructives qui se manifestent en Chine amènent à une « sécurisation » du climat (du moins à Pékin), je propose de prendre aujourd’hui le problème sous un angle un peu différent.
J’ai parlé à plusieurs reprises de l’aspiration générale du peuple chinois à la stabilité, gage à la fois de paix civile et d’une relative prospérité. Cet impératif, ressenti par tous, amène naturellement, d’une part à des formes assez développées d’auto-discipline, et d’autre part à une certaine vigilance citoyenne, dont les milices de quartier sont l’expression la plus manifeste. A la lecture de mon précédent texte sur la question, un ami m’a écrit : à quoi bon, en effet, envoyer la police dans les quartiers de Pékin puisque chaque Pékinois a déjà un flic dans la tête ? C’est méconnaître les Pékinois que de dire ça et c’est traiter avec mépris certaines qualités civiques essentielles à l’équilibre de toute communauté et qui nous font justement défaut.
En Chine, la délation, encouragée à tout propos, n’a rien de particulièrement infamant, contrairement à ce qu’on pense généralement chez nous. Et cela va même plus loin : quand la stabilité de la société est mise en danger, la mobilisation peut être immédiate, comme dans l’exemple que je vais vous présenter aujourd’hui. Voici les faits.
Il y a quelques temps, une vidéo un peu spéciale a commencé à circuler sur Internet, mise en ligne par un lycéen. On y voit une scène de chahut dans une classe (une classe de lycéens de « bonne naissance », apprendra-t-on par la suite), où un professeur se trouve complètement impuissant à ramener l’ordre, face à des élèves qui se moquent de son autorité. Voilà pour la description, rien d’autre. Mais en Chine, c’est déjà beaucoup. C’est déjà trop. Aussitôt, la vidéo soulève une immense polémique dans tout le pays, et une condamnation unanime s’exprime à travers Internet, en provenance de toutes les régions et de toutes les couches de la population – y compris des étudiants, qui n’hésitent pas à désavouer leurs congénères indisciplinés. Cela ira même plus loin : après l’indignation viennent les questionnements et les revendications. Les questionnements : comment les parents et le système scolaire ont-ils pu laisser se développer un climat de relâchement susceptible de générer des situations telles que celles-ci ? Les revendications : il faut retrouver ces mauvais éléments et leur flanquer une bonne raclée. Ce qui fut fait.
Grâce à divers indices trouvés dans la vidéo, le lieu, l’école et la classe furent identifiés, ainsi que les fauteurs de troubles eux-mêmes, le tout par des fins limiers tout à fait volontaires et bénévoles, n’ayant d’autre motivation que rendre leur propre justice. Lors d’un déplacement de groupe, un car transportant la classe fut arrêté de force par la population ; on fit descendre les chahuteurs identifiés dans la vidéo, sous les huhées de la foule, et on les contraignit à faire leur auto-critique et à présenter des excuses en règle à leur professeur (voir photo ci-dessous).

Le journaliste français Pierre Haski commente ainsi l’affaire sur le site Rue 89 :
« Banale dans un pays occidental, cette scène a choqué en Chine, où l'éducation figure au coeur de l'ambition des familles, où l'on se plait justement à se différencier de la "décadence" occidentale par cette discipline et cette ardeur au travail. Sur certains forums, le choc est tel que des internautes ont offert une prime pour quiconque aiderait à identifier les élèves en question, afin de leur casser la gueule... Selon Global Voices Online, qui rapporte cette affaire, une véritable chasse à l'homme serait engagée. Depuis que la vidéo a été placée sur YouTube, elle a reçu 100000 visiteurs, et suscité quelque 150 pages de commentaires. Cette affaire se déroule visiblement dans un milieu précis : celui de la nouvelle classe moyenne chinoise urbaine, aisée et socialement arrogante, qui élève ses enfants uniques comme des demi-dieux gâtés. »
Qu’une scène de chahut comme celle-là soit « banale dans un pays occidental », nous laissons à M. Haski la responsabilité de cette idée (qui est en fait une opinion), car c’est justement de le dire qui crée les conditions de la banalisation – c’est là souvent tout le paradoxe du journalisme, qui finit souvent par pousser à leur paroxysme les problèmes qu’il dénonce. Au contraire, en Chine, vu les réactions de l’opinion publique, il n’est pas du tout étonnant que ces situations fassent figure d’exception.
Toujours sur le site Rue 89, un commentaire ajoute la précision suivante :
« Le gouvernement chinois prend très au sérieux cet incident et fait passer aux étudiants le message qu’il ne tolérera aucun autre comportement de ce genre. De leur coté, la majorité des étudiants chinois condamne l’action de ce groupe d’étudiants, ils demandent au gouvernement chinois de prendre des sanctions exemplaire envers ce groupe d’étudiants qui, selon eux, déshonore l’image des étudiants et de
Impressionnant, n’est-ce pas ? Le ton du commentaire, qui parle d’une « triste ressemblance » avec
En général, lorsqu’un peuple recourt à l’auto-justice, c’est qu’il n’a pas confiance en la justice officielle de son pays, un peu comme ces brigades américaines d’auto-défense à la frontière mexicaine qui tirent à vue (et en vertu du port d’arme garanti par
Quelles conclusions pouvons-nous tirer de cette affaire ? Il y en a au moins deux ; l’une est plutôt négative et l’autre plutôt positive.
La première, qui ne nous surprendra guère, c’est que dans le sillage de l’ouverture économique chinoise, on a laissé se former une nouvelle classe privilégiée, qui n’existait pas avant, et qui commence à faire parler d’elle. Etant donné leur éducation et leur position de classe dans la société, il n’est pas étonnant que les enfants de ces nouveaux riches et de ces parvenus posent à leurs professeurs des problèmes de discipline, et ce d’autant plus que lesdits professeurs ne sont pas forcément dans une position qui leur permettent de les remettre à l’ordre comme ils pourraient le faire avec n’importe quels autres étudiants. Ajoutons en surplus la mentalité de l’enfant-roi résultant de la politique de l’enfant unique et nous comprendrons mieux la nature du problème. Il sera difficile à
Un commentateur français ayant écrit sur cette affaire s’est étonné que ce chahut ait été le fait d’enfants issus de milieu aisé, considérant que la délinquance était d’habitude l’apanage des classes les plus défavorisées. Prétendre cela revient à avoir une vision caricaturale des mécanismes sociaux. L’histoire nous a prouvé à de nombreuses reprises et sous toutes les latitudes qu’il existe des formes de délinquance propres aux aristocraties (j’utilise ce terme à titre générique), exercées souvent à l’encontre d’individus de classes inférieures (ici le professeur) et qu’on peut objectivement qualifier de délinquance de classe. N’étant justifiée par aucune contingence matérielle qui pourrait éventuellement la légitimer (à la manière dont la faim ou un manque du même type peut éventuellement justifier la violence exercée par un voleur), cette violence revêt un caractère gratuit qui prouve, s’il en était encore besoin, la pente décadente du groupe social qui en est l’auteur. J’avais écrit un article sur ce thème il y a quelques années en prenant l’exemple de la mode stupide du happy slapping et de la manière dont elle était apparue tout d’abord dans les écoles très select de la jeunesse dorée britannique.

La discipline est une valeur populaire, le ciment de la cohésion sociale ; son contraire est un luxe inopportun, un privliège révélateur des sentiments égoïstes et anti-sociaux de la nouvelle bourgeoisie chinoise – heureusement très réduite proportionnellement à l’ensemble de la population. On ne comprendra pas le sens de ce type de manifestations anarchiques si on perd de vue la nature intrinsèquement bourgeoise et décadente de cette violence-là.
La conclusion positive, c’est que malgré ces désordres épisodiques (et qui tiennent plus de l’exception que de la règle si j’en crois ce que me disent mes amis chinois), la vigilance populaire n’est pas prise en défaut. Il y a eu une faute, certes, mais elle n’est pas restée impunie ; la riposte a été rapide, sévère, et elle a draîné l’assentiment général. C’est surtout cela qu’il faut retenir : la très grande majorité du peuple chinois est pleinement consciente de la valeur de la discipline et de diverses autres vertus enracinées, elle refuse la tolérance coupable qui est la nôtre face à ce type de problèmes, et non seulement elle la refuse mais encore elle l’exprime haut et fort en passant à l’action. Il ne s’agissait pas uniquement de rendre justice mais également de montrer un exemple. L’action civique n’aurait pas pu mieux se dérouler car elle n’a été contestée par personne, elle a été soutenue publiquement par le grand nombre (notamment par beaucoup d’étudiants qui ont rejeté toute solidarité avec leurs « mauvais camarades ») et le bruit qui a été fait autour de tout cela dissuadera certainement pour un moment toute velléité de générer un nouveau désordre. Comme quoi, aussi périlleuse soit-elle, l’auto-justice a tout de même ses mérites.
J’écris cela en tant qu’homme mais également en tant qu’enseignant (j’ai enseigné dans mon pays au niveau primaire). On ne répétera jamais assez quelle est l’ampleur de la crise générée en Europe par les théories libertaires de l’éducation. Ces utopies nées dans les cerveaux enfumés de la petite bourgeoisie gauchisante n’ont eu pour effet que de faire baisser dramatiquement le niveau d’instruction, de saper l’autorité et d’encourager la dissolution la plus totale. J’écrivais à ce propos dans un article il y a environ deux ans :
« Après plusieurs conversations sur le sujet avec différents amis, j’en étais arrivé à la conclusion que les meilleures méthodes étaient les plus traditionnelles, celles qui avaient fait leurs preuves dans le passé, et ces méthodes s’appuyaient sur trois fondements : autorité, discipline, excellence. Les réformes du système scolaire apparues un peu partout en Europe après Mai 68 avaient, malgré les bonnes intentions dont elles étaient issues, fait les preuves de leur incapacité. Le mode libertaire d’enseignement, plutôt que de se limiter à certains de ses objectifs louables, comme la démocratisation de l’école ou l’accès facilité aux études, avait surtout abouti à une baisse de niveau, à un affaiblissement des structures, et à un nivellement de toutes les valeurs. Retirez le contenu social de la pensée libertaire, et vous obtiendrez la pensée libérale ; c’est exactement ce à quoi nous sommes confrontés, dans le domaine de l’instruction comme dans de nombreux autres.
Etonnamment, lorsque j’en discute avec des contemporains, soit des gens issus, comme moi, de ce même système scolaire libertaire, je constate que nous sommes presque unanimes à condamner ce système et à souhaiter revenir à un mode de faire plus disciplinaire, impliquant, par exemple, le retour des internats, des uniformes, et de plus hautes exigences en matière d’acquisition des connaissances, avec un recentrement sur nos langues nationales. »
Pour des raisons culturelles et historiques,
Espérons que malgré ces quelques dérapages, condamnables mais isolés,
Sur le même sujet : - Mais où est donc Passée l’Insécurité ?




















