
Toutes les photos qui illustrent ce billet représentent Jiang Qing, seule ou en compagnie de Mao
Comme vous l’avez certainement remarqué, dans la littérature contemporaine se dégage une certaine tendance cynique et misanthrope qui rencontre, détresse de ce temps oblige, un succès notable. Lucien Boudard est un de ceux qui ont su flairer la vague, à moins qu’il s’agisse d’un misanthrope véritable, ce qui n’est pas exclu. En effet, on serait tenté de le croire après avoir lu Le Chien de Mao, son roman paru en 1998. Tous les personnages qu’il nous présente, des plus illustres aux plus obscurs, semblent constituer sous sa plume la lie du genre humain.
Le petit Lucien, fils de consul, n’a pas demandé à venir dans cette Chine miséreuse, il n’éprouve que dégoût pour les bas instincts et les petits vices de ce peuple de cul-terreux (je me mets dans l’esprit Boudard pour mieux vous faire goûter le style), alors il se met à écrire pour extraire de ses tripes sa détestation et son mépris, alignant les substantifs insultants sur des centaines de pages, n’en ayant jamais assez pour traîner dans la boue jusqu’à épuisement tout être humain (de préférence chinois) sur lequel s’arrête son attention.
Le Chien de Mao reconstitue de façon fantaisiste et divertissante l’une des biographies les plus sinistres de
la Chine nouvelle : celle de Jiang Qing, dit Pomme Bleue, quatrième femme de Mao Zedong, tête de file de
la Bande des Quatre et directement responsable des excès les plus sanglants de
la Révolution Culturelle. On appellerait révisionnisme historique ce mélange d’histoire et de fiction si le livre n’était pas présenté comme un roman.
Boudard commence par déverser sa haine sur son personnage principal, Jiang Qing, ce que personne, je pense, ne lui reprochera, tant il est vrai que cette triste figure a su réunir contre elle l’opinion mondiale, à commencer par la chinoise. Mais il y a une fascination dans cette haine, une admiration équivoque, presque un éloge caché, décelable par l’insistance et la complaisance avec laquelle Boudard énumère et chante ses aventures : trahisons, duplicité, cocufiages, mégalomanie, goût du pouvoir et du sang. Jiang Qing n’est pas quelqu’un qu’il déteste, c’est quelqu’un qu’il adore détester – nuance. Il la décrit de la manière suivante, en imaginant ce que Mao pouvait bien penser d’elle au plus profond de lui même :
« Une fois de plus, Mao s’étonne de cette ascencion : il n’a pas trouvé en Jiang Qing le rabot du génie, l’instrument souverain qui trace une voie impériale à travers les grouillements hasardeux du monde. Elle n’est pas, comme les Lü et les Wu dont elle se réclame, dévorée par les passions hallucinées de l’intelligence. Son limon était moins noble, mais ce qu’elle possédait et qui lui servait d’art, c’était d’être la salope sublime, la grande putain dont rêvent les hommes. Ses faiblesses, ses lâchetés, ses stupidités, une certaine bêtise fangeuse n’ont fait que la rehausser. En elle, les défauts et les qualités les plus ordinaires sont portés à l’extraordinaire, devenant rares par leurs alliages. Sa vulgarité est magnifique, sa médiocrité fulgurante, sa méchanceté admirable. Et puis il y a ce ressort stupéfiant et qui la rend finalement vulnérable : quels qu’aient été ses fautes, ses dégoûts, ses pertes de face et ses capitulations, elle n’a jamais rendu les armes, jamais pardonné. Telle a été sa voie pour dompter l’adversité. Cul passe-partout, avec l’âge elle est devenue vomitoire de l’imprécation, une exaltée de la tuerie, par appétence, par conviction et, pourrait-on dire, par facilité. »
(p.491-492)

A partir de là, toute cette haine trépidante et bavarde s’écoule du haut vers le bas (dans la « hiérarchie narrative »), du personnage principal à l’ensemble des personnages, jusqu’aux plus secondaires. Tout d’abord, bien évidemment, c’est Mao qui s’y colle. Tous les clichés habituels de l’anti-maoïsme y passent (utopisme meurtrier, folie monomaniaque, ambition dévorante, etc.) et on ne trouvera rien là de très subversif – je dirais même qu’en Occident, c’est un passage obligé pour quiconque veut publier un livre touchant à
la Chine ; au contraire, ce serait dire du bien de Mao qui provoquerait la subversion et le scandale ! Nous ne nous y arrêterons pas car cette diabolisation a été maintes fois rabâchée dans d’autres ouvrages et elle ne présente aucun intérêt. Idem pour les divers compagnons d’armes, tous des monstres grimaçants portant couteau entre les dents comme dans les pires caricatures des plus vieilles propagandes anti-bolchéviques : Lin Biao, Kang Sheng, Deng Xiaoping, etc.
Ce qui doit retenir notre attention, car le fait est beaucoup plus téméraire, c’est la description de Zhou Enlai, le héros du peuple chinois, le personnage considéré comme le plus pur de cette révolution, l’homme que les jeunes Chinois d’aujourd’hui disent toujours considérer comme leur « idole » (authentique). Zhou Enlai, dans ce roman, ne vaut pas mieux que les autres, il est seulement plus rusé et moins excentrique. Présenté comme un vieux renard retors et dénué de tout scrupule, Zhou ne serait qu’un démon de plus dans ce panthéon satanique qu’on appelle Parti Communiste Chinois – ou Chine, par extension. Ce n’est pas un détail, c’est à un mythe inébranlable que Boudard s’attaque, et cette attitude de l’auteur nous révèle deux choses : il se moque éperdument de la sensibilité populaire qui a fait de Zhou une légende, icône à la fois du patriotisme, du socialisme et de la vertu personnelle ; de plus, il montre clairement l’étendue de sa misanthropie, car si Zhou ne trouve pas grâce à ses yeux, alors aucun Chinois n’échappera à son universelle détestation. C’est une posture littéraire, dira-t-on. Certes, mais cela touche à une fibre très sensible dans le peuple chinois auquel ce roman n’est de toute évidence pas destiné.
En Chine, c’est ainsi : il y a le relatif et le sacré. Le relatif, c’est ce qui est discutable, ce qui est ouvert à la critique. Bien qu’il reste au dessus de tout soupçon dans de nombreuses familles chinoises, Mao fait aujourd’hui partie du relatif – 70% de positif, 30% de négatif, disait Deng Xiaoping – mais Zhou Enlai relève, lui, du sacré. Il en est de même pour les événements historiques. Le Grand Bond en Avant, c’est le relatif ;
la Longue Marche , c’est le sacré. Yanan, la première base rouge des révolutionnaires, modèle de communisme avant la lettre, d’austère solidarité et de vertu militaire, c’est aussi du sacré, mais Boudard le noircit impitoyablement, appelant tartufferie l’engagement des révolutionnaires et racontant avec délectation l’entrée dans le saint des saints du ferment de la corruption et de la débauche (Jiang Qing elle-même), comme heureux de briser enfin toute cette vertu qui blessait son regard. Il décrit ainsi l’Ecole du Parti à Yanan :
« L’Ecole, où elle arrive après tant d’efforts, est sordide. Dans l’ancienne chapelle nestorienne, on dit la messe rouge, on débite du catéchisme rouge, on chante les cantiques rouges. Dix filles, trois cent garçons, autant de cloportes et de cancrelats. C’est bien cela, et les autres élèves, carapaçonnés de vertu, dans leur application constante, sont des insectes aux élytres trempées dans les raffinements du conformisme. Tous ont la même tête, les mêmes mines insignifiantes confites en petites ruses, en minuscules atrocités, en surenchères camouflées. Sur tout règne un relent d’hypocrisie dans la recherche du bien-faire, du bien-dire, selon la science du fanatisme dévot, insidieux. Permanente magouille bien-pensante... Les élèves s’ébattent dans une hargne douceâtre et fielleuse, à qui sera le mieux noté par les professeurs, des pions aussi moches qu’eux mais portant beau, les maîtres de la cafardise pieuse. »
(p.60)

Notre fils de consul est comme ça : ne croyant en rien, offensé par tout ce qui pourrait ressembler à un idéal, et impatient de pouvoir le détruire, le rabaisser, le ramener à la juste mesure de sa propre médiocrité. Il comprend bien que si le communisme chinois devait choir un jour (ce qu’il souhaiterait bien évidemment), ce serait par l’accumulation des vices dans la classe dirigeante. Aussi Jiang Qing, par la position élevée qu’elle occupe dans le Parti et par le degré de vice qu’elle manifeste sans retenue, représente aux yeux de l’auteur la figure sacrée de la décadence tant attendue – décadence de l’homme et du régime. Son cas n’est pas unique, j’ai relevé des réflexions du même type dans d’autres ouvrages anti-communistes sur
la Chine qui, eux, n’étaient pas des romans mais prétendaient à une valeur documentaire ! Maria-Antonietta Macciocchi dans son ouvrage De
la Chine critiquait fort justement ces individus qui, par exemple, se réjouissaient de voir réapparaître la prostitution dans les rues de Pékin, à l’affût de tout signe avant-coureur d’un affaiblissement de la vertu révolutionnaire.
Pour mieux se délecter de l’incroyable cruauté et de la vanité stupéfiante de son héroïne (ce en quoi il n’a pas besoin de beaucoup exagérer), Boudard se met, pendant quelques pages, dans la peau de Jiang Qing et la fait s’exprimer à la première personne. Il s’agit de la scène de son procès, lorsqu’en compagnie de ses complices de
la Bande de Quatre, elle comparaît devant un tribunal spécial mis en place par Deng Xiaoping [1] :
« A peine assise, j’ai ajusté mon écouteur et j’ai fait signe au procureur qu’il pouvait commencer. Une erreur. Cet abruti s’est mis à lire l’acte d’accusation, le galimatias habituel, conspiration, sédition, persécutions, tentative d’insurrection... J’ai même, prétendent-ils, voulu faire tuer Mao. Tout cela était terriblement ennuyeux, un vrai gâchis. J’ai essayé d’interrompre cette énumération fastidieuse, de bâiller pour signifier au procureur que les spectateurs allaient décrocher, mais non, il continuait ses insanités. Plusieurs fois, je me suis levée, on m’a fait rasseoir, j’étais censée entendre la litanie jusqu’au bout. Encore heureux qu’on m’ait épargné la liste des 34'800 péquenots que j’aurais plus ou moins trucidés ! On s’en est tenu à une martyrologie chic, 420 dirigeants traînés de supplices en supplices par moi et ma clique. Rien que des augustes, des fondateurs du communisme chinois. Comment sont-ils arrivés à ces chiffres ? En tout cas, à contempler cette vermine, une évidence me frappe : nous avons été trop bons, Mao et moi. »
(p.523)
La botte secrète de Boudard, qui n’a rien d’original, est évidememnt là : faire en sorte que Jiang Qing entraîne dans sa chute les mânes de Mao ainsi même que celles de ses anciens rivaux politiques, tel Zhou Enlaï. Mais cette fois, les ficelles sont trop grosses et cela risque de ne pas prendre.
Parfois divertissant par son côté aventureux, souvent exaspérant par l’outrance de ses peintures de moeurs où le vice le plus noir domine sans éclaircie, Le Chien de Mao est au final un roman dont la lecture n’a rien d’indispensable. Les sinophiles ne perdront pas plus de temps qu’il n’en faut pour lire le quatrième de couverture, et les autres lecteurs passeront leur chemin.

[1] Dans son ouvrage Pékin – Un Procès Peut en Cacher un Autre (Christian Bourgois, Paris, 1982), Horace Hatamen livre une impression assez proche des dispositions psychologiques de Jiang Qing au moment de son procès : « Sur son visage se lit toute la haine, tout le mépris qu’elle voue à cette assemblée, mais aussi la satisfaction de se voir enfin donnée la possibilité de se venger. Et certains comprennent alors ce qu’ils auraient dû prévoir depuis longtemps : ils ont sorti le fauve de la cage où ils l’avaient eux-mêmes réduite au silence, et lui ont fourni l’occasion de rugir en mondiovision ! Ils ont offert à l’ancienne actrice le plus vaste auditoire dont elle ait jamais rêvé, des dizaines de millions de téléspectateurs qui vont assister à sa toute dernière création : son propre rôle. L’obscure starlette de troisième zone du Shanghai des années trente, dont la réputation, même au faîte de sa gloire politique du vivant de son époux, n’avait jamais franchi les frontières de l’Empire du Milieu, va être le sujet des conversations des tranches les moins politisées de l’opinion publique internationale. N’ayant plus rien à perdre, elle qui moisit en prison depuis quatre ans sans espoir d’en jamais sortir (sauf coup de théâtre peu probable), elle va leur faire payer cher, à tous, ce qu’elle a subi. » (p.114)