Texte libre

                                

« Il n’arrive pas fréquemment qu’on puisse dire : "Si je n’avais pas vu cela, je ne l’aurais pas cru". Cette impression, on l’éprouve en Chine ; elle incite à témoigner. »

(Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera)

         

Vendredi 21 septembre 2007

« L’auteur de ce nouveau blog citoyen est heureux de vous accueillir sur ses pages. Elles font suite, pour ceux qui l’ont connu, à un autre blog intitulé Au Coeur de l'Empire et écrit par l’auteur entre août 2006 et août 2007 à l’occasion d’un séjour d’un an en Chine populaire. Ce blog racontait les observations et les enquêtes menées à Pékin et en province pour mieux cerner la réalité de la Chine d’aujourd’hui, sous un angle politique, géopolitique, économique, sociologique ou culturel.

 

De retour en Suisse, l’auteur a cru bon, vu le succès d’Au Coeur de l’Empire et les grands changements qui semblent actuellement être à l’oeuvre en Europe et dans le monde, de reprendre la plume et de contribuer, comme tant d’autres, au débat civique et au développement des nouveaux courants de pensée qui agitent les milieux populaire où nous vivons. »

 

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Par David L'Epée - Publié dans : éditoriaux
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Lundi 13 août 2007

Voilà, cette fois c’est fini. Je suis actuellement à Dezhou où je suis venu faire mes adieux à ma « belle-famille ». Demain, je retourne à Pékin. Après-demain, je prends l’avion pour Londres, et de là je m’envole jusqu’à Genève. Mon année chinoise arrive à son terme.

 

J’écris ces derniers mots sur une terrasse chaotique sous la lumière de quelques lampions. Le soleil s’est couché, les grillons font retentir leur chant qu’on entend malgré le brouhaha des discussions des travailleurs attablés à côté et des bruits de vaisselle. Un chaton famélique passe et repasse, se frotte aux pieds de ma chaise pour quêter mes restes de poisson ; un enfant de cinq ans s’est juché sur un tabouret en face de moi et me demande de lui dessiner un mouton (authentique !) et de lui écrire les caractères chinois de mon nom sur un morceau de carton ; debout à côté, une poignée de bouteilles vides à la main, le serveur – un étudiant-travailleur – membre d’une secte mystique, m’entretient de l’Opéra de Pékin en faisant de grands gestes. Les brochettes d’agneau crépitent sur les grills, les chopes s’entrechoquent aux cris joyeux de kampei !, un air sirupeux de Hong Kong sort du petit restaurant où les cuisiniers s’activent et manient d’énormes poelles devant un mur en briques luisant de graisse. Un soir comme tous les soirs dans cette petite ville du Shandong.

 

Partir, c’est mourir un peu, dit-on. C’est valable pour ceux qui restent. Pour ceux qui partent, vient un moment où l’on se dit : c’est revenir qui est mourir un peu. La conclusion d’un séjour d’un an en terre chinoise risquerait de ressembler à un testament si on oubliait qu’il y a un après. Joie de retrouver bientôt mes amis du pays, mélancolie de quitter mes amis chinois.

 

Le moment est venu de faire mes adieux aux lecteurs du blog, spécialement à ceux qui m’ont suivi fidèlement tout au long de cette année et à vous engager vous aussi, si vous en avez l’envie et l’occasion, à venir voir de l’intérieur à quoi ressemble l’étrange Empire du Milieu. Ce n’est pas en touristes que vous pourrez apprendre à connaître la Chine mais en découvreurs.

 

Plutôt que de partir aux quatre coins du pays en courant d’un temple à l’autre avec mon appareil photo, j’ai préféré limiter mes lieux de destination mais y passer à chaque fois suffisamment de temps, de façon à pouvoir vivre la Chine dans son quotidien, à m’en imprégner. Grâce à mes amitiés sur place, j’ai eu l’occasion rare de vivre avec les Chinois, suivant leur mode de vie jour après jour, et parfois dans des endroits où les étrangers ne mettent jamais les pieds. J’ai marché sur les chemins de campagne, j’ai mangé les brochettes aux échoppes populaires dressées à même la rue et partagé la bière tiède, je me suis rasé pour signifier mon respect aux aînés, je me suis reposé sous les cerisiers en fleurs du Yuanmingyuan, j’ai fait sauter des pétards pour chasser les monstres, j’ai parlé avec les vieux et les enfants, les marchands et les paysans, les mingongs et les soldats.

 

Elle est tout cela, ma Chine. Les tambourins rythmant les danses des vieilles dames au crépuscule, l’animation des terrasses et des bazars, l’odeur de tofu dans les ruelles, les jeunes mariées en qipao rouge et or, les hommes jouant aux cartes et au mah-jong, torses nus, accroupis sur le trottoir, les petites charettes à trois roues qui grouillent sur les routes, la vente à la criée, les enfants à la culotte fendue et au foulard rouge, les feux qu’on brûle pour les morts, les toasts arrosés au baijiu et tous les rites de la table, les chants patriotiques grésillant dans les mauvais transistors, les petits chiots vendus devant les bouches de métro, les gâteaux de lune, le drapeau rouge flottant sur la place Tiananmen, et la langue chinoise enfin, si mélodieuse et si vive. Bien sûr, je n’y ai pas vu que de bonnes choses, j’y ai aussi vu la pauvreté, les descentes de police musclées dans les marchés, les trafics de toutes sortes, et surtout le stupéfiant mépris affiché par tant d’étrangers expatriés, businessmen pétris d’une morgue néo-coloniale que je n’ai jamais cessé de dénoncer. Mais c’est ainsi, la Chine est un pays de contraste où on trouve tout et son contraire ; les bonnes expériences ont été pour moi plus nombreuses que les mauvaises. Ce n’est pas la Chine de Marco Polo ni celle de Malraux, c’est juste ma Chine.

 

Chine des longues randonnées à pieds ou à vélo, à voir, à écouter, à sentir, à s’imprégner de la vie des gens d’ici. Chine aux mille recoins, avec ses hutongs qui n’en finissent pas, des baraquements alignés les uns sur les autres, comme ensevelis sous des hanzi de toutes les tailles et de toutes les couleurs, des quartiers tortueux et labyrinthiques de petites bâtisses à un étage à l’architecture dépareillée – Chine du désordre organisé, de la multitude ordonnée, du fourmillement hautement structuré. Chine des cinq sens et des neuf pour cent de croissance, Chine au teint hâlé et à la langue bien pendue, qui sait compter et qui ne s’en laisse pas conter.

 

Ma Chine ? Celle qui ne dort jamais, celle qui jure, qui crache, qui rit fort et qui engloutit de grands bols de nouilles avant de s’étendre sur le kang, celle qui bâtit toujours plus haut vers le ciel, celle qui « monte dans la montagne pour frapper les tigres », celle qui s’entasse dans les trains au Nouvel An et qui affiche des duilian de papier doré sur sa porte. Ma Chine ? Une hospitalité, une générosité, des amis de passage impossibles à oublier. Une Chine de marchands de légumes, de chauffeurs de taxi, de joueurs de flûte, de vendeurs de tianbingguozi, de balayeurs, d’étudiants, de coiffeurs – une Chine de camarades. Ma Chine ? Celle qui répond toujours au nom de Zhu Enlaï (comme la France de Jean Ferrat est celle qui répond à celui de Robespierre), celle qui ne se renie pas, celle qui n’est pas à vendre.

 

Le vent chargé de sable, la grâce des jolies serveuses dans les maisons de thé, la gouaille des petits commerçants, la rigidité martiale des agents de police, les hauts cris des matriarches échappés des cours intérieures, les chorales d’enfants sur les terrains de sport, les lampadaires en panne dans les rues obscures, la mélopée des aiguiseurs de couteaux au petit matin, passant en triporteur devant les grands parcs où les aînés s’exercent au sabre et au qigong... Comment oublier tout cela ? Le jaune éclatant du colza sur les champs en terrasses du Shanxi, les pics vertigineux et boisés autour de Taishan, les massifs fleuris et vallonnés abritant les tombes des Kong dans le sanctuaire de Shufou, les reflets des lampions sur la surface du lac de Hu Hai, le givre sur les arbres fruitiers dans les vergers du Hebei... Quand reverrai-je tout cela ?...

Je reviendrai.

Par David L'Epée - Publié dans : mon quotidien
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Samedi 28 juillet 2007

 

Quelques jours avant mon départ pour l'Europe, mes pensées vont à tous ceux que j'ai connus ici, Chinois ou laowai (étrangers), à mes amis, à celles et ceux qui m'ont aidé à me débrouiller dans cette société si différente. Voici quelques photos en hommage à ces compagnons de route.

 

quelques amies en vrac

 

avec Mlle Yu, ma professeur, fraîchement diplomée d'un doctorat en sociolinguistique chinoise

 

avec quelques amis sur la Grande Muraille , du côté de Badalin

 

Charles (de la Réunion ), Germain (de France), David (des Etats-Unis) et Kim (de Corée du Sud), dans un restaurant japonais, au cours d'un repas de laowai des quatre coins du monde

 

 

avec Jiu Shanmei, ma meilleure amie de Pékin. Future étudiante en design et décoration d'intérieur, elle a été ma plus proche amie pendant mon séjour à Pékin ; nous nous reverrons certainement un jour ou l'autre.

 

avec Li Juan et Li Bo, mon vieil ami de Harbin qui m'a beaucoup aidé lors de mon arrivée en Chine

 

 

mes amies Indonésiennes (d'origine chinoise) Elles font partie des nombreuses familles d'immigrés chinois qui habitent maintenant depuis une ou deux générations en Indonésie. Cherchez le détail insolite...

 

Pao Lu (du Canada) et Zhu Weilian (de Porto Rico) - je donne leurs noms chinois, ceux par lesquels nous nous appelions, car je ne connais pas leurs noms véritables. Ce sont deux de mes camarades de classe.

 

Yapilini et Luo Shan (du Népal), deux autres camarades de classe.

 

 

avec Wang Jing, une amie du Sichuan, qui m'a fait découvrir plusieurs endroits intéressants à Pékin

 

Xiao Ting

 

Lily (de Shanghai) et Marc (de Bienne) – le seul Suisse que j’ai croisé de tout mon séjour...

 

Maître Gan, un de mes professeurs

 

avec la petite fille de la machine à café (son travail consistait à encaisser l’argent et à presser sur le bouton de la machine) Je lui ai rendu visite tous les matins pendant un an car sa machine était la seule qui proposait du café noir – et parce qu’elle était de surcroît fort sympathique (la fille, pas la machine). Elle vient elle aussi du Sichuan, la province des pandas géants.

 

Avec Monkebaya (de Mongolie) et Staïzi (de Madagascar)

 

Wenny, encore une Indonésienne d’origine chinoise

 

Wang Jing et deux de ses amies dont j’ai hélas oublié les noms...

Mes meilleures pensées aussi à tous les autres : Wang Bei, He Ting, Zhang Jun, Qiyang, Yin Xiaohui, Jiao Ke, Dang Xu, Lin Xiaoyou, Gao Hongmei, Jin Ling, Shang Xiaomen, Wang Jiancai, Liu Yun, Peng Yinghao, et tous ceux que j’oublie. J’espère avoir l’occasion de vous revoir un jour.

 

 

Attention : dans deux jours, dernier billet du blog avant la fermeture.

Par David L'Epée - Publié dans : mon quotidien
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Vendredi 27 juillet 2007

Au Coeur de l’Empire : un titre trouvé en urgence, en quelques minutes, lorsque je créais ce blog, pour être sûr que, techniquement, tout soit en place le jour de mon arrivée en Chine.

 

Un titre inexact en fait car, à proprement parler, la Chine n’est pas un empire, du moins pas à l’heure actuelle. Sa structure est celle d’un Etat-nation, et si on accorde foi au discours officiel, celui de l’ « émergence pacifique » et du respect des souverainetés (ce qu’on n’est pas obligé de faire), cela ne devrait pas changer avant longtemps. Si j’ai parlé, un peu maladroitement, d’empire, c’est dans un sens moins scientifique, moins polémique, pour évoquer l’image d’une grande puissance. La Chine n’envahira pas ses voisins, n’annexera aucun pays étranger, ses revendications territoriales se limiteront à ses propres provinces (le Tibet, Taïwan), mais il n’est pas impossible qu’après avoir abreuvé le monde entier de ses produits bon marché, elle commence aussi à diffuser ses idées, sa culture, sa langue – ce dernier cas de figure est déjà en train d’avoir lieu, comme en attestent la multiplication des instituts Confucius à travers le monde et l’engouement croissant un peu partout pour l’apprentissage du chinois. Cette influence doit-elle être associée à de l’impérialisme ? Je parlerais plutôt d’un retour de la multipolarité dans un monde trop longtemps placé sous l’hégémonisme unilatéral des Etats-Unis. J’ai beaucoup parlé sur ce blog des influences étrangères en Chine (que je considère, dans bien des cas, comme potentiellement dissolvantes), et très peu de l’inverse, de l’influence chinoise sur le monde. A présent que je suis sur le point de rentrer en Europe, j’aurai tout loisir d’observer ce phénomène – retour de manivelle de l’histoire.

 

Chroniques d’une année à Pékin, nouvelle capitale du monde : là aussi, l’intitulé est inexact, car j’ai eu la chance, à plusieurs reprises et parfois durant d’assez longues périodes, de quitter Pékin pour découvrir d’autres provinces : Tianjin, le Hebei, le Shandong, le Shanxi... Ma découverte des campagnes, notamment, a été un point fort de mes expériences. Pékin est-elle ou sera-t-elle la nouvelle capitale du monde ? Si, comme je l’espère, l’évolution du monde se fera dans les années à venir dans un sens multipolaire, le monde n’aura plus de capitale, mais plusieurs centres importants apparaîtront : Pékin sera l’un deux, assurément.

 

J’ai eu la chance, entre mes études, mes recherches, mes voyages et ma vie sociale, de pouvoir publier régulièrement des billets sur ce blog, sur les sujets aussi variés que la géopolitique, l’économie, la sociologie, la littérature, les médias ou encore le cinéma. Cela n’aura pas suffi, évidemment, tant ce pays vit dans une permanente effervescence. Courant d’un dossier à l’autre, d’un entretien à une visite, pour tenter d’écrire quelques mots sur les choses qui me paraissent importantes, je n’aurai souvent fait que les effleurer : le néo-protectionnisme, les relations diplomatiques, le contrôle médiatique, la crise nucléaire nord-coréenne, la CCPPC , l’insécurité, la croissance, la morale, l’art contemporain, les luttes souverainistes, la crise écologique, les grands anciens... Tout reste à dire.

 

Et puis il y a tout le reste. Toutes les pages de notes non publiées, les observations personnelles sur tout et sur rien, autant de matériaux pour un nouveau travail. J’ai l’intention, une fois rentré en Europe, de mettre à profit tout cela et de composer une sorte de livre, sous une forme encore indéterminée, et en me concentrant sur une ou deux lignes directrices [1].

Lorsque j’ai commencé à écrire sur la Chine , je n’ai jamais sciemment cherché à aller à contre-courant, je me suis contenté de conformer ma vision aux expériences que j’avais faites, aux connaissances que j’avais acquises, et à une certaine ligne stratégique. Cette ligne stratégique est ce qui distingue le pur intellectuel du penseur politique : le premier ne cherche que la vérité et dira tout ce qu’il sait, sans se préoccuper des conséquences ; le second, concentré avant tout sur la pratique, tourne sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler et sait évaluer les informations pertinentes et pesant les fins et les moyens. Je suis de la seconde catégorie, la plus pragmatique mais aussi la plus inconfortable, et pour pouvoir prendre la défense de la Chine dans certains contencieux internationaux, j’ai dû avaler bien des couleuvres.

 

La plupart des questions posées aujourd’hui sur la Chine sont des questions géopolitiques et elles n’impliquent pas que la Chine elle-même mais souvent l’équilibre mondial ; en tant qu’Européen, je ne peux pas y être insensible. Parler de la Chine , c’est aussi un peu parler de nous. Suggérer que c’est par la Chine que l’empire étasunien pourrait défaillir, c’est donner un peu d’espoir à l’Europe, à l’Afrique, à l’Asie, au sud de l’Amérique et à toutes les victimes de l’impérialisme et des néo-colonialismes. La vieille opposition communisme-capitalisme n’a plus sa place dans le monde actuel. De nouvelles guerres froides se préparent et sont déjà en cours, souterraines, mais les enjeux ne sont plus les mêmes.

 

C’est d’Asie que j’écris, et je n’oublie pas que la Chine n’a jamais été communiste au sens soviétique du terme – elle n’a non plus jamais été capitaliste au sens anglo-saxon. Le conflit communisme-capitalisme a été, en fin de compte, un conflit intra-occidental, décevant le rêve de Lénine d’une « lutte anti-impérialiste mondiale »[3], mais inspirant néanmoins en Asie (entre autres) des changements historiques conséquents, de la Chine au Vietnam en passant par la Corée , le Laos ou encore le Népal. L’URSS est tombée, mais en Asie, il est resté quelque chose, quelque chose d’essentiel, quelque chose qu’on ne peut pas appeler communisme, mais quelque chose qui sera déterminant pour l’histoire moderne. Cette chose, parfaitement incarnée par la Chine , et partagée par de nombreux pays du sud, cette chose qu’on trouve à la fois dans les nouvelles républiques socialistes d’Amérique latine, dans certains régimes islamistes, dans les nations opprimées du tiers-monde, et jusqu’en Russie même, cette chose, c’est la volonté de changement, l’espoir de voir le bout du tunnel, la haine des colons, des croisés et des missionnaires impériaux, l’aversion pour le système de pensée libéral, son arrogance et sa décadence, le désir d’en finir avec tout ça, de bouter les indésirables et de revenir sur le devant de la scène pour changer radicalement l’orientation du monde.

 

La nouvelle guerre froide verra s’affronter d’un côté les mondialistes néo-libéraux, avec les Etats-Unis à leur tête, et de l’autre les souverainistes du monde entier, les patriotes, les socialistes, les peuples fiers. Un monde aseptisé contre un monde enraciné ; des hommes de brume contre des hommes de chair. Voilà ce que j’ai appris en Chine et voilà ce qui m’a poussé à faire un certain nombre de concessions théoriques, dans le but d’accorder les moyens aux finalités et de ne pas embrouiller les esprits avec un purisme impromptu. Je poursuivrai sur cette voie et j’espère que ceux qui prendront conscience de ces enjeux primordiaux pour l’avenir seront de plus en plus nombreux.

 

Ceci n’est pas ma conclusion. J’ai encore quelques mots à dire avant de prendre le chemin du retour vers la mère patrie. Restez en ligne...

 

 

 

[1] D’ailleurs, s’il venait à passer sur ce blog un éditeur ou un mécène intéressé par mon projet, qu’il n’hésite pas à me contacter sur mon e-mail : david.lepee@unine.ch

 

[2] Par « soviétique », j’entends ici « relatif à l’URSS » et non pas soviétique au sens premier, car les soviets (conseils ouvriers, conseils de soldats, communes populaires, etc.) ont aussi existé en Chine où l’expérience a d’ailleurs été poussée beaucoup plus loin qu’en URSS.

 

[3] « En dernière analyse, le succès de notre combat sera déterminé par le fait que la Russie , la Chine , l’Inde, constituent l’écrasante majorité de la population du globe. » (Lénine)

Par David L'Epée - Publié dans : éditoriaux
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Jeudi 26 juillet 2007

J’ai expliqué à maintes reprises, sur ce blog, pourquoi je pensais que certaines réformes en Chine étaient nécessaires, pourquoi je n’étais pas fondamentalement opposé à l’économie socialiste de marché, mais pourquoi je pensais aussi que l’ouverture du pays était allée trop loin, et que si la Chine avait su tirer son épingle du jeu sur le plan économique, elle risquait de ne pas s’en tirer aussi bien sur tous les plans, notamment sur le plan culturel. J’ai expliqué en quoi la mondialisation que nous connaissons aujourd’hui n’a rien d’équitable ou de contractuel au sens évoqué plus haut, qu’elle est au contraire américano-centrée, impérialiste et génératrice de nouvelles formes d’exploitation ; j’ai rappelé souvent quels dangers elle représentait pour les identités des peuples qui acceptaient (ou se voyaient forcés) de jouer à ce jeu, quelle formidable et effrayante force de dissolution elle générait contre les patrimoines, les valeurs morales et les attaches traditionnelles. Agressives et guerrières durant les périodes coloniales, les intrusions étrangères en Chine et dans le reste du monde sont devenues plus insidieuses, détournées, équivoques, durant la phase de mondialisation. Je n’écrirai pas un énième pamphlet de plus sur la question, je l’ai déjà abondamment fait au cours de cette année, et je voudrais cette fois poser sur la question un regard uniquement esthétique.

 

Dans un passé pas si lointain, les gens un peu curieux raffolaient de tout ce qui était exotique, et à cette époque, il suffisait de passer une frontière, voire de faire quelques centaines de kilomètres, pour trouver son bonheur. Aujourd’hui, les curieux n’ont pas changé, mais le monde n’est plus le même qu’hier. Il y a désormais – et jusqu’à nouvel ordre – un certain nombre de phénomènes auxquels il est devenu impossible d’échapper, où qu’on se trouve. Qu’on se le dise : celui qui, par exemple, serait allergique au sigle Coca-Cola, devrait tout bonnement renoncer à vivre sur cette planète, car ni les pays communistes, ni les « paradis perdus », ni les peuplades les plus reculées, ne pourront lui offrir un asile où ce sigle est absent. A l’heure où même la nomenklatura nord-coréenne se fait livrer de Chine son stock de 可口可乐 (kekou kele), le caractère hégémonique de la mondialisation ne fait plus aucun doute. Jusqu’au prochain bouleversement.

 

Mais les gens curieux demeurent et leur désir d’ailleurs ne s’est pas atténué, bien au contraire. On ne va pas rendre visite aux autres pour retrouver ce qu’on a chez nous. Je n’en ai pas fait personnellement l’expérience, mais je suppose que les big macs chinois n’ont pas un goût différent de ceux consommés en Suisse. Et pourtant, peut-être un touriste occidental, en désespoir de cause, éprouvera-t-il un léger frisson d’ « exotisme » en entendant que le clown Ronald McDonald’s s’exprime ici en chinois... Voilà ce qu’est « l’exotisme au coeur de la mondialisation » : c’est un peu triste, bien sûr. Cette recherche du plus petit dénominateur non-commun, minuscule acte de résistance face à l’uniformisation du globe, reflète les aspirations de nombreux jeunes gens du monde entier, et spécialement des pays occidentaux, qui, envers et contre tout, tentent de garder le goût de l’aventure dans un monde désenchanté et réduit à la taille d’un mouchoir de poche. Un de mes amis qui aime beaucoup la pop japonaise m’a raconté un jour que son père ne comprenait pas quel plaisir il pouvait éprouver à écouter une soupe musicale aussi vide et impersonnelle que n’importe quel tube américain ressassé par les radios à longueur de journée. Mon ami lui a répondu : « Mais écoute, on chante en japonais. » Oui, c’est là qu’est toute la différence. Pour une personne un peu âgée qui a connu l’époque d’un monde réellement différencié, ce n’est rien ; pour un jeune du XXIe siècle, c’est déjà beaucoup.

 

Dans les grandes métropoles chinoises, j’ai sans cesse navigué de la convergence à la différence, considérant toujours la seconde comme une preuve de vitalité populaire et un acte de résistance. En Chine, l’exotisme au coeur de la mondialisation, ce sont les cuisiniers des grands fast food qui préparent les nouilles de façon très chorégraphique, en suivant la méthode traditionnelle ; ce sont ces mots anglais qu’on a introduit dans la langue courante mais qu’on trouve si imprononçables qu’on finit par les siniser ; ce sont ces jeunes qui rapent dans leur dialecte local sur des instrumentaux de la West Coast  ; ce sont les nouveaux cafés à l’italienne ou à la française qui ouvrent dans les grandes villes mais que la masse considère comme le repaire des « petits-bourgeois » ; c’est KFC qui écrase McDonald’s en sachant que les enfants chinois ont toujours préféré le poulet au boeuf ; c’est ce hard-rockeur scandant sur des accords de guitare électrique typiquement occidentaux que «  la Chine a été trop longtemps occupée » ; ce sont ces shows télévisés à l’américaine où on fait chanter l’Armée populaire de libération en célébrant la patrie avec le marteau et la faucille en arrière-fond...

 

Ce qui est pour nous exotisme dans la mondialisation est, pour les Chinois, un exemple historique de plus du génie de ce peuple qui a toujours su faire feu de tout bois, passant du Bouddha au Tao en fonction des besoins du moment, faisant du pragmatisme à la fois un art et une vertu, et n’oubliant jamais (dixit Deng Xiaoping) que la couleur du chat importe peu tant qu’il attrape la souris. Les Chinois sont fort habiles à ce jeu du chat et de la souris, mais cet équilibre précaire n’est pas tenable sur le long terme. Je ne serais pas étonné si, dans les décennies à venir, la mondialisation se voyait contre-attaquée par une renaissance en force des souverainetés nationales, au nom de l’identité, de la différence et du droit de chaque peuple à disposer de lui-même. Je n’en serais pas étonné et j’en éprouverais une vive satisfaction. Parce que c’est partout pareil et que c’est partout différent.

Par David L'Epée - Publié dans : divagations
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Mercredi 25 juillet 2007

Approchant de la fin de mon séjour en Chine, je voudrais traiter de quelque chose qui me tient à coeur et que j’appelle « l’exotisme au coeur de la mondialisation » – je prends la liberté d’appeler ainsi ce concept que d’autres ont appelé autrement.

 

Tout voyageur qui a un tant soit peu parcouru notre vaste monde en ce début de XXIe siècle en reviendra certainement avec deux constats de base : c’est partout différent et c’est partout pareil. La différence, on se l’explique facilement ; pas besoin de la comprendre, il suffit de la constater : chaque peuple, chaque ethnie, chaque civilisation, chaque patrimoine est unique et différent de tous les autres. Qu’y a-t-il donc de commun entre tous ? Les convergences sont à la fois naturelles et culturelles. La convergence naturelle entre tous les peuples de la terre saute aux yeux : elle s’appelle l’humanité. Les convergences culturelles qui peuvent découler de cette humanité commune (certaines bases morales par exemple, un corpus minimal de valeurs) ne s’expliquent pas par d’improbables interférences entre les civilisations mais bien par l’essence même de toute société humaine, en quelque endroit du globe que cette société trouve naissance. Ce fond commun est donc avant tout naturel et lié à l’essence.

 

En traitant de convergences culturelles entre les peuples, je parle donc d’un concept éminemment moderne, un concept né avec les premiers échanges entre les nations mais qui a pris sa pleine mesure avec la mondialisation nouvelle née au XXe siècle. Je ne reviendrai pas sur la longue histoire des divers voyages, explorations, conquêtes, colonisations et échanges marchands qui ont jalonné l’histoire du monde, pas plus que je ne le ferai spécifiquement pour la Chine , car cela nous mènerait trop loin.

 

Que l’on se souvienne seulement que les premiers vrais échanges culturels et technologiques entre la Chine et l’Occident datent de la fin du XVIe siècle, époque où débuta la présence jésuite dans l’Empire du Milieu. Rappelons-nous que le but stratégique des missionnaires jésuites était de convertir le peuple chinois au christianisme en convertissant l’Empereur (ceci entraînant cela) et que, pour ce faire, ils s’employaient à séduire le souverain et ses courtisans avec les appareils techniques les plus modernes amenés d’Europe. La conversion tant espérée par eux n’eut pas lieu, mais les Chinois gardèrent d’Europe un certain nombre de machines nouvelles (notamment diverses sortes de téléscopes), tandis que les Jésuites ramenaient chez eux diverses « chinoiseries » dont l’oeuvre de Confucius, qu’ils s’empressèrent de traduire dans plusieurs langues [1]. Les missions jésuites furent la première phase d’une série de trois dans l’histoire des grands échanges entre nos deux civilisations ; les deux suivants furent la colonisation, qui dura jusqu’au début du XXe siècle, et ce que nous appelons la mondialisation, qui commença en Chine après les réformes d’ouverture de la fin des années 1970 et qui dure toujours aujourd’hui [2].

 

Si l’on compare la première phase (les missions jésuites) à la seconde (la colonisation), on observera d’abord que l’interpénétration des cultures a été beaucoup plus importante, et aussi plus agressive, dans la seconde phase. De fait, les Jésuites n’étaient proportionnellement qu’une poignée et, malgré leurs ambitions évangélisatrices, ils ont su faire preuve, si l’on en croit les témoignages, d’une certaine humilité et d’un certain respect pour la culture et les moeurs du peuple chinois. Lettrés et hommes de sciences, ils avaient su sympathiser avec un certain nombre de mandarins et n’ont jamais tenté de s’imposer par la force [3]. La période coloniale fut tout autre. Ce n’est pas la curiosité culturelle qui animait nos colons mais les revendications territoriales ainsi que la quête de nouvelles ressources naturelles et d’une main d’oeuvre taillable et corvéable à l’envi et pour laquelle le terme d’esclavage ne serait pas excessif. Il ne s’agissait plus de convaincre mais de s’imposer, la force avait remplacé les sermons, et les émissaires envoyés « négocier » avec les Chinois n’étaient plus des moines mais des bataillons armés. Les rapports entre Chinois et étrangers se résumant la plupart du temps à des rapports entre maîtres et serviteurs et les étrangers ayant choisi eux-mêmes de limiter les contacts avec les autochtones et de vivre dans ce que nous pourrions appeler des « ghettos ethniques », on pourrait penser que ce communautarisme favoriserait moins les échanges culturels qu’à l’époque des missions jésuites où on se fréquentait plus les uns les autres et où les rapports se faisaient avec plus de courtoisie. Mais c’est oublier au moins deux facteurs : la présence étrangère de l’époque coloniale [4] était quantitativement bien plus importante qu’à l’époque où elle se limitait à un nombre restreint de missionnaires, et c’est par la force ou la corruption que de nombreux usages étrangers ont été introduits dans le pays, ce qui ne les rendit pas forcément durables mais assura leur implantation immédiate et massive.

Ayant vaincu la Chine à l’issue de deux guerres particulièrement sales (les Guerres de l’Opium), les puissances étrangères exigèrent et obtinrent de l’Empire l’ouverture sur les côtes chinoises de plusieurs « zones spéciales », défiscalisées, ouvertes au commerce « libre » avec l’étranger et échappant aux lois de l’Etat. Cette conquête, souvenir amer pour les Chinois et affront que seule la Révolution parvint à rectifier, illustre mieux que tout autre la nature d’une politique coloniale fondamentalement violente, dominatrice et ethnocentrique. La période séparant la décolonisation des réformes menées par Deng Xiaoping fut la seule, au XXe siècle, où la Chine fut rendue à elle-même, tentant tant bien que mal de s’autosuffire et de « marcher sur ses deux jambes » (l’agriculture et l’industrie) – si on en excepte la période de collaboration avec les ingénieurs soviétiques qui ne fut pas très longue et se fit avec le consentement des deux parties.

 

Que s’est-il donc passé en Chine depuis le début des réformes ? L’entrée dans la troisième phase.

 

Profondément et personnellement marqué par la Révolution Culturelle et les échecs du repli isolationniste de la Chine , Deng Xiaoping, cent fois déchu et cent fois rappelé au gouvernement, pensa sauver le bateau en marquant un tournant radical. Après avoir renversé la Bande des Quatre et mené des purges dans le Parti, il entreprit de se raccomoder avec les pays étrangers et lança les Quatre Modernisations [5] (tout s’articule en chiffres dans le langage politique chinois), permettant ainsi une accélération du développement économique et une hausse générale du niveau de vie de la population, cette hausse assymétrique entraînant toutefois une recrudescence des inégalités sociales telle qu’elle aurait été impensable durant l’ère maoïste. Deng est en fait le fondateur de ce qu’on appelle aujourd’hui l’économie socialiste de marché, une nouvelle forme de doctrine économique aussi loin du dirigisme soviétique que du libéralisme occidental. Le défi, relevé avec plus ou moins de succès, consistait à « libérer » une partie du marché, l’ouvrant en outre aux investisseurs étrangers, mais à garder un contrôle politique extrêmement strict, tout en renflouant les caisses publiques avec les fruits de la croissance économique, en jouant à la fois sur une fiscalité vigilante et une concurrence attractive [6]. Cette définition sommaire ne conviendra certainement pas à tous mais elle me semble assez bien correspondre à la réalité.

 

Une dizaine d’années après le début des réformes, le Mur de Berlin tombait, la guerre froide prenait fin, et un dégel général sur les cinq continents permettait à la mondialisation de prendre un nouvel essor. Cette troisième phase historique des échanges naît donc en Chine d’une volonté d’ouverture au dedans et d’une volonté de pénétration au dehors. Le tournant était pris ; on en pensera ce qu’on voudra.

 

[1] Le nom latin de Confucius (qui s’appelait en réalité Kong Zi) nous vient d’ailleurs des Jésuites qui avaient opéré cette transcription pour le rendre plus prononçable par les lecteurs européens.

 

[2] Je simplifie évidemment beaucoup en résumant l’histoire de ces échanges à ces trois phases car c’est omettre toute l’histoire des échanges marchands « réguliers » qui eurent lieu avant le XXe siècle et indépendamment des politiques coloniales, mais je voudrais ici me focaliser sur les périodes où le choc de ces deux civilisations a été le plus direct, et souvent le plus brutal.

 

[3] Ce qui ne m’empêche pas, par principe, de désapprouver leur entreprise car, aussi pacifique qu’elle fût, il n’en s’agissait pas moins d’une croisade religieuse, c’est-à-dire d’un type de colonisation, projet qui me paraît en soi indéfendable.

 

[4] Par présence étrangère de l’époque coloniale, j’entends à la fois les colonies occidentales (comme les colonies britanniques par exemple) que les colonies asiatiques (le Japon), car ce dernier diffère beaucoup de la Chine par sa culture et, en bien des domaines, il a été à l’avant-garde de l’ « occidentalisation » de l’Asie.

 

[5] Ces quatre modernisations concernaient les secteurs de l’agriculture, de l’industrie, des sciences et technologies et de l’armée. Quelques intellectuels écrivirent et écrivent encore que ces quatre modernisations ne pouvaient, pour se réaliser, faire l’économie d’une cinquième, cette dernière n’étant autre que la démocratie. Certains parmi eux eurent tout le loisir de poursuivre leur réflexion au fond d’une cellule de prison...

 

[6] Le secret de la réussite chinoise réside d’ailleurs dans la conjonction de ces deux facteurs : c’est parce que la Chine est attractive sur le marché mondial (notamment avec sa main-d’oeuvre à bas prix) que le gouvernement peut se permettre d’être exigeant en matière de fiscalité et de respect des lois avec les « candidats » étrangers intéressés à faire affaires dans le pays. Comme personne ne les retient et que les concurrents se bousculent au portillon, ils ont en général tôt fait d’accepter toutes les conditions. Cela s’appelle un contrat entre deux parties égales et consentantes et nous sommes loin, bien loin, des anciens diktats coloniaux.

Par David L'Epée - Publié dans : divagations
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Lundi 23 juillet 2007

La Chine , ce n’est pas un secret, est un grand pays de cuisine. La gastronomie chinoise, d’une très grande variété d’un bout à l’autre du pays, est connue à la fois par la complexité de sa préparation et par le fait qu’aujourd’hui elle est presque à portée de toutes les bourses (à part à l’étranger bien sûr, où les restaurants chinois restent des restautants plutôt chers). Du restaurant de luxe spécialisé dans le canard laqué à la petite échoppe populaire où l’ouvrier peut manger à sa faim pour moins de cinq yuans (moins d’un franc suisse), c’est là un des grands acquis sociaux de la Chine moderne : avoir su mettre à contribution sa riche cuisine, fleuron de son patrimoine, pour faire en sorte, modestement mais sûrement, de nourrir tous ses citoyens, du plus riche au plus pauvre. Ainsi, une des images que je retiendrai de la Chine , outre une certaine misère qui demeure encore (notamment dans les campagnes), c’est aussi celle de l’abondance, une abondance qu’on exhibe ostensiblement sur les étals des marchés et dans toutes les auberges, une abondance qui fait plaisir à voir après tant d’années de vaches maigres, une abondance qui rassure et à laquelle on se doit de faire honneur.

Lorsque je dis à mes amis chinois qu’il m’arrive parfois chez moi de manger du cheval, ils sont horrifiés. « Mais le cheval est notre ami ! » s’écrient-ils. Tout est relatif. Ici, dans certaines régions, notamment du côté de Canton, on mange du chien. J’y ai moi-même goûté et je dois dire que ce n’est pas mauvais du tout. On met également les fruits du gingko à toutes les sauces (j’en ai mangé avec le canard mais également sous forme de fruits secs) alors que dans l’esprit de beaucoup d’entre nous, ce fruit est associé à une puanteur insupportable. On mange également ici beaucoup de viandes séchées sous des formes pour le moins étonnantes. Ainsi, on consomme du boeuf séché emballé dans de petits papiers froissés, ce qui lui donne l’apparence extérieure de bonbons sucrés.

En été, l’arrivée des glaces a été aussi pour moi une source de surprise. Il arrive souvent aux Chinois de manger tout simplement de la glace pure avec un peu de sauce et une bonne dose de lentilles ! Même dans les glaces indutrielles, on peut acheter des glaces au maïs ou aux petits pois – des goûts vraiment très étranges.

Ici, ce sont des brochettes de scorpions qu’on vend dans un quartier de Pékin entièrement constitué de petits stands culinaires. Je n’y ai pas goûté...

A Xian, une spécialité locale : la soupe au pigeon, c’est-à.dire une soupe avec un pigeon presque entier plongé dedans.

Un plat que j’ai mangé plusieurs fois dans le Shandong : les larves de cigale en friture. L’apparence n’est pas très engageante mais c’est plutôt bon.

 

Voilà une chose qui me manquera en Suisse : le rapport qualité-prix !

Par David L'Epée - Publié dans : gatronomie
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Dimanche 22 juillet 2007

Kou Houng Ming (1856-1927) fut un intellectuel chinois un peu particulier. Ayant fait des études à l’étranger, il acquit une connaissance assez vaste du monde extérieur et entreprit, après avoir décroché une place de professeur à l’Université de Pékin, d’écrire des observations comparées sur les différents peuples qu’il connaissait, entreprenant à la fois de donner des conseils aux Européens pour éviter la Première guerre mondiale qui se préparait et de démontrer la supériorité du peuple chinois et les raisons pour lesquelles les étrangers devraient s’en inspirer. Sa vision du monde et de la Chine , son confucianisme radical, son dévouement complet à l’Empereur et sa haine de la démocratie en font un penseur de l’école traditionnelle – réactionnaire, diront certains.

 

Dans son livre L’Esprit du Peuple Chinois, il traite avec une grande érudition des tensions qui existent alors entre les peuples européens, tensions qu’il attribue souvent à des divergences de tempéraments. Son écriture révèle ses influences étrangères et il tente visiblement d’imiter le lettré européen, parsemant ses observations de citations de Goethe, de Carlyle et des Evangiles. Il prend la défense du militarisme prussien (ce n’est selon lui que la manifestation de la haine de l’injustice et de l’adoration de la force qui sont propres à l’esprit du peuple allemand), qui n’est pas selon lui le vrai ferment de la guerre à venir, ce dernier étant le « commercialisme » et surtout l’ « adoration de la plèbe » dont sont victimes l’Angleterre et les Etats-Unis.

 

A cela il oppose le modèle chinois d’inspiration confucéenne qu’il compare à une religion. Cette conception se fonde sur ce qu’il appelle le Droit et le Tact, ou « la justice avec goût ». Il résume ainis le caractère du Chinois :

 

« Qu’est-ce que l’esprit du peuple chinois ? Qu’est-ce que le Chinois véritable ? Le véritable Chinois est un homme qui mène la vie d’un homme de raison adulte avec le coeur simple d’un enfant, et l’esprit du peuple chinois est une heureuse union de l’âme et de l’intelligence. »

(p.98)

 

Et la femme chinoise ? Là, c’est un autre son de cloche. Le texte suit, extrait de L’Esprit du Peuple Chinois, choquant aux yeux d’un moderne, nous rappelle la dureté de la condition féminine en Chine avant la Révolution. A l’époque féodale, c’est-à-dire il n’y a pas si longtemps, la femme était très clairement considérée comme inférieure à l’homme et comme complètement soumise au droit de propriété que ce dernier exerçait sur elle. Kou Houng Ming, qui assume complètement cette vision des rapports humains, définit l’idéal féminin chinois comme « un idéal qui a un balai dans les mains pour nettoyer les chambres ». Tout est dit. La seconde partie du texte parle du concubinage et tente d’expliquer, moult sophismes à l’appui, que c’est grâce aux vertus propres à la femme que ce système a pu perdurer... Bonne lecture.

 

Maintenant, si vous comparez le vieil idéal féminin des Hébreux, la femme qui tenait dans ses mains le fuseau ou la quenouille, qui surveillait sa famille et ne mangeait pas le pain de l’oisiveté, si vous comparez cette femme à la Chinoise moderne dont les doigts se posent sur le piano ou tiennent un gros bouquet, qui, vêtue d’une robe collante jaune, un bandeau de clinquant sur la tête, va se montrer et chanter dans une foule mêlée, dans la salle de l’Association confucienne, vous com­prendrez avec quelle rapidité la Chine moderne s’éloigne de la véritable civilisation.

 

Quel est donc l’idéal féminin vraiment chinois ? C’est celui des anciens Hébreux, avec une différence importante toutefois, dont je parlerai plus loin. L’idéal féminin chinois est le même que celui des Hébreux en ce sens que ce n’est pas un idéal à suspendre comme un tableau sur les murs de la maison et que l’homme ne doit pas passer sa vie à caresser sa femme et à l’adorer. C’est un idéal qui a un balai dans les mains pour nettoyer les chambres.

 

Le caractère qui, dans l’écriture chi­noise, désigne une épouse est composé de deux radicaux dont l’un signifie femme et dont l’autre signifie balai. Dans le chinois classique, l’épouse est appelée la gardienne de la chambre aux provi­sions, la maîtresse de la cuisine. Et le véritable idéal féminin, celui de toutes les civilisations sans clinquant, celui des Hébreux, des Grecs et des Romains, est essentiellement l’idéal chinois. C’est toujours la Hausfrau , la femme de la maison, la dame de ménage ou la châtelaine.

 

Entrons maintenant dans les détails. L’idéal fé­minin chinois, tel que nous le voyons dans les temps les plus reculés, se résume en trois obéissances et en quatre vertus. Quelles sont ces quatre vertus ? Examinons d’abord le caractère féminin, puis la conversation féminine, ensuite l’apparence fémi­nine, enfin le travail féminin. Le caractère féminin comprend non des talents ou une intelligence extra­ordinaires, mais la modestie, l’enjouement, la cha­rité, la constance, l’ordre, la perfection de la con­duite et des manières. La conversation féminine ne comprend pas l’éloquence ou l’éclat, mais un choix raffiné des mots, un langage sans grossièreté et sans violence. Une femme chinoise doit savoir en outre lorsqu’il faut parler et lorsqu’il faut se taire. L’extérieur féminin ne signifie pas la beauté ou la joliesse du visage, mais la propreté du corps et l’irréprochabilité de la toilette. Enfin, le travail féminin ne signifie pas une habileté spéciale, mais être assidue dans la chambre à filer, ne pas perdre son temps à rire ou à railler, travailler à la cuisine pour préparer une nourriture propre et agréable, surtout lorsqu’il y a des invités. Telles sont les quatre vertus essentielles de la femme d’après les « Leçons aux Femmes » écrites par Ts’ao Ta Ku ou Dame Ts’ao, sœur du grand historien Pan Ku de la dynastie des Han.

 

Et maintenant, que signifient les trois obéis­sances ? Sont‑elles réellement trois sacrifices de soi-même ? Lorsqu’une femme n’est pas mariée, elle doit vivre pour son père. Lorsqu’elle est mariée, elle doit vivre pour son mari. Lorsqu’elle est veuve, elle doit vivre pour ses enfants. Le but principal de la femme chinoise n’est pas de vivre pour elle‑même ou pour la société, d’être une réformatrice ou la présidente d’une société contre la mutilation des pieds de la femme, de vivre comme une sainte ou de faire du bien au monde entier ; c’est de vivre en bonne fille, en bonne épouse et en bonne mère.

 

Une dame étrangère de mes amies m’écrivait un jour pour me demander s’il était vrai que les Chinois, comme les Musulmans, croyaient que la femme n’a pas d’âme. Je lui répondis que nous ne croyions pas cela, mais que nous pensions qu’une femme, une vraie femme chinoise, n’avait rien qui lui appartienne en propre, rien de particulier. Ceci m’amène à dire quelques mots sur une matière très difficile et qui même, je le crains, ne peut être comprise parles personnes qui ont reçu l’éducation européenne moderne. Je veux parler du concubi­nage en Chine. Ce sujet est dangereux à discuter en public. Mais, comme le dit le poète anglais : « Les fous se précipitent où les anges craignent même de marcher. » Je vais faire tout mon possible pour expliquer que le concubinage chinois n’est pas une coutume aussi immorale qu’on se l’imagine généralement.

 

Je dirai avant tout que c’est le manque d’égoïsme de la femme chinoise qui rend le concubinage chinois non seulement possible, mais même non immoral. Cependant, je dois remarquer dès à présent que le concubinage en Chine ne signifie pas avoir plusieurs épouses. D’après la Loi chinoise, un homme n’est autorisé à avoir qu’une épouse mais il peut avoir autant de servantes ou de concubines que cela lui plaît. En japonais, on appelle une servante ou concubine te‑kaki, le support de la main, ou me-­kaki, le support de l’œil. Et on entend par là que la concubine est un support où l’homme repose ses mains ou ses yeux lorsqu’il est fatigué. Or, l’idéal féminin chinois, je vous l’ai déjà dit, n’est pas un idéal aux pieds duquel l’homme doive passer sa vie en caresses et en adoration. La femme chinoise doit vivre pour son mari d’une manière absolue, sans aucune espèce d’égoïsme. Aussi, lorsqu’un mari, l’esprit fatigué de son travail, demande une ser­vante, un support pour la main ou pour les yeux, qui le rende mieux capable de continuer le travail de sa vie, l’épouse chinoise le lui amène, tout comme en Europe, l’épouse apporte à son mari sur sa demande un fauteuil ou du lait de chèvre. C’est l’absence d’égoïsme de l’épouse, son sentiment du devoir et du sacrifice qui permet au Chinois d’avoir des servantes ou des concubines. [...]

 

La religion du non égoïsme est la religion de la femme, surtout de la Dame chinoise comme la Religion de la Fidé ­lité est la religion du gentilhomme en Chine. Tant que les étrangers ne comprendront pas ces deux religions : la religion de la Fidélité et la reli­gion du Non‑égoïsme, ils ne pourront comprendre ni le véritable Chinois, ni la véritable Chinoise.

 

« Mais alors, dira‑t‑on, et l’amour ? Un homme qui aime vraiment sa femme peut‑il avoir le cœur d’avoir d’autres femmes à côté d’elle dans sa maison ? » Pourquoi pas ? La meilleure manière, pour un homme, de prouver qu’il aime sa femme, ce n’est pas de passer sa vie à ses pieds et de la caresser. C’est de s’efforcer, pour tout ce qui est raisonnable, non seulement de la protéger, nais aussi de ne la blesser en rien, de ne pas blesser ses sentiments. Certes, en amenant une femme étrangère dans sa maison, l’époux doit blesser l’épouse, blesser ses sentiments. Mais ce que j’ai appelé le non‑égoïsme préserve la femme d’être blessée. Ce non‑égoïsme absolu de la femme chinoise lui permet de ne pas se sentir blessée lorsque son mari amène une autre femme dans la maison. C’est ce non‑égoïsme de l’épouse qui permet à l’époux de prendre une concubine sans blesser l’épouse. [...]

 

Je me demande si parmi les Européens ou les Américains modernes il en est un sur mille qui pourrait amener plus d’une femme dans sa maison sans transformer cette maison en un véritable champ de bataille, en un enfer. C’est la Religion du non‑égoïsme, le non‑égoïsme absolu de la femme, l’amour du mari pour sa femme et le tact parfait du vrai gentilhomme chinois qui rendent en Chine le concubinage non seulement possible, mais même non immoral.

 

Kou Houng Ming, L’Esprit du Peuple Chinois, éditions de l’Aube, 2002, p.103-111

 

 

Sur le même sujet :

 

                   Ou Sont les Femmes ?

Par David L'Epée - Publié dans : littérature
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Samedi 21 juillet 2007

Ayant vu, la dernière fois, quelles pouvaient être les raisons historiques (liées à la décolonisation et à l’idéologie internationaliste) expliquant la faiblesse du racisme en Chine et comment les deux idéologies du national-communisme et de l’Internationale avaient su s’adapter l’une à l’autre, examinons le problème sous un angle plus factuel.

 

La Chine , contrairement à de nombreux pays d’Europe, abrite sur son territoire une présence étrangère très limitée, surtout en ce qui concerne la présence étrangère non-asiatique. On trouve en effet en Chine beaucoup moins de Blancs ou de Noirs que, par exemple, de Coréens (leur présence est d’ailleurs particulièrement marquée à Pékin où ils disposent de leurs propres commerces et restaurants). Et, comme je l’ai remarqué à plusieurs reprises, il suffit de sortir des grandes villes, qui sont plus ou moins cosmopolites, pour arriver dans les régions qui constituent le gros de la Chine et où on n’a souvent jamais vu un étranger. Dans ces conditions, comme l’étranger ne représente qu’une concurrence très limitée, que ce soit sur le marché du logement, de l’emploi ou bien d’autres, la xénophobie ne trouve pas de terrain où se développer. Le racisme naît souvent de la peur (c’est même l’étymologie du mot « xénophobie ») et cette peur, aujourd’hui, naît souvent des menaces provoquées par la concurrence, dans quelque domaine que ce soit, de la recherche d’un emploi à la convoitise pour une femme. Cette constante, d’une logique manifestement imparable, n’est toutefois pas infaillible : le Japon, où l’immigration est pourtant beaucoup plus limitée qu’en Chine et où le racisme est aussi beaucoup plus présent, en est un parfait contre-exemple – comme quoi tout ne s’explique pas si schématiquement.

 

En Chine même, certaines nuances sont à faire. Les Indiens par exemple, qu’on appelle ici les gris, sont assez mal vus ; le racisme à leur égard ne s’exprime pas forcément par de la violence ou de l’agressivité mais plutôt par du mépris ou un certain sentiment de supériorité. « Les Noirs, au moins, ils sont vraiment noirs, alors que les Indiens, on ne sait pas vraiment, ils ont toujours l’air d’être sales. » C’est une remarque que j’ai entendu, textuellement, dans la bouche d’un Chinois. Et encore, si je n’ai pas eu vent de faits divers liés à un racisme anti-noir, les Chinois ne se gênent pas de temps à autre pour les comparer à des singes ; là encore, sans haine ni agressivité, mais avec des propos qui, compte tenu de notre éducation, nous paraissent tout à fait « incorrects ». Car ce qui nous distingue d’eux, c’est que nous (du moins pour les jeunes), nous avons été allaité à l’école de l’anti-racisme institutionnalisé, un anti-racisme très exigeant et très chargé idéologiquement, construit en réaction à certains épisodes peu glorieux de notre passé. Il ne s’agit pas de savoir si ce type d’éducation est bon ou mauvais, mais pour comprendre les Chinois, il faut se souvenir qu’on ne les a pas du tout sermonné de la même manière sur la question. Si nous ne prenons pas cela en compte, nous risquons parfois d’être choqués par ce que nous entendons.

 

Il vaut mieux toutefois aujourd’hui en Chine être Noir ou Blanc que Japonais, car l’hostilité qui existe entre les deux grands peuples d’Asie du sud-est n’a rien perdu de sa fureur, même plusieurs décennies après la fin de la guerre. Mais il suffit d’ouvrir les yeux sur les deux parties pour s’apercevoir qu’il ne s’agit en aucun cas d’un problème de racisme, mais que ce sont les nationalismes qui sont ici en cause. Je n’en parlerai donc pas plus longuement.

 

Pourquoi, demandera-t-on alors, ces préjugés légèrement xénophobes à l’encontre des Noirs ne s’appliquent-ils pas également aux Blancs ? Car, après tout, nous aussi nous sommes ethniquement très différents d’eux (les Chinois) et alors que les relations de la Chine avec l’Afrique noire ont toujours été plutôt harmonieuses, on ne peut pas en dire autant de nombreux pays blancs, à commencer par les Etats-Unis. Mais la raison possible de cette différence de traitement n’a rien de politique, elle est culturelle et remontre à très loin.

 

La peau blanche a, d’autant que je m’en souvienne, toujours été chez les Chinois le signe d’une grande distinction et d’une grande beauté, surtout chez les femmes. Un proverbe chinois dit qu’une femme dont la beauté est imparfaite peut faire oublier tous ses défauts esthétiques si elle est suffisamment blanche. Cela ne devrait pas nous étonner car en Europe, nous pensions à peu près la même chose il n’y a pas si longtemps : le teint pâle révélait les gens de bonne naissance, ceux qui n’avaient pas besoin de travailler pour vivre et restaient dans les salons ou sous les parasols, alors que le teint hâlé révélait les travailleurs des champs et des chantiers, la peau burinée par le soleil. Aujourd’hui, chez nous, les choses se sont carrément inversées : les bronzés sont ceux qui peuvent se payer des vacances dans le sud et les pâlots sont les ouvriers d’usines et les petits employés reclus dans leurs ateliers et bureaux et perclus par le travail... Ironie de l’histoire.

 

En Chine, par contre, les femmes se cachent du soleil comme de la peste, sortent des ombrelles à la moindre éclaircie (que je prenais naïvement pour des parapluies la première fois !) et se traitent entre elles de « perles noires » ou de « poissons noirs » lorsqu’elles veulent se critiquer. La première fois que j’ai parlé à mes amies des cabines à rayons UV, si populaires dans nos contrées, elles ne savaient tout simplement pas ce que c’était, et lorsque je leur ai expliqué, elles ont trouvé que c’était le comble de l’absurdité ! « Comment les Occidentaux considèrent que de pouvoir paraître bronzé au coeur de l’hiver vaut bien que l’on risque sa peau en l’exposant à des rayons cancérigènes » : voilà qui ferait un bon titre de chapitre pour des Lettres Chinoises écrites sur l’air des Lettres Persanes...

 

En conclusion, et pour résumer ce qui précède, je pense que le niveau très bas de xénophobie en Chine peut s’expliquer par les quelques facteurs suivants :

 

-          des traditions basées sur l’hospitalité

 

-          un héritage historique moderne fondé sur l’internationalisme

 

-          un paysage politique où les forces d’extrême droite sont quasiment inexistantes

 

-          une présence étrangère encore faible donnant lieu à une concurrence « soutenable »

 

C’est évidemment le dernier point qui risque de poser problème dans les années à venir. Avec l’ouverture du pays, la mondialisation et l’augmentation des investissements extérieurs, les entreprises étrangères vont continuer à créer de l’emploi pour la main-d’oeuvre chinoise, mais elles vont aussi provoquer des situations de concurrence nouvelles entre entreprises nationales et multinationales ainsi qu’entre l’Etat et le privé. Pourront en découler de fortes tensions susceptibles d’alimenter un sentiment xénophobe. A moins que le gouvernement fasse ce qu’il a à faire pour protéger les travailleurs chinois et poursuivre avec détermination sur la voie des réformes protectionnistes (cette voie-là, pas celle des réformes contraires) et d’une économie un peu plus sous contrôle.

 

Car rappelons-nous qu’en Chine (comme ailleurs), le racisme est apparu lorsque la souveraineté nationale, que ce soit dans le domaine économique, politique ou culturel, a été confisquée par l’étranger. Du temps où la Chine était en partie colonisée, le racisme était beaucoup plus fort qu’aujourd’hui – que ce soit à l’égard des Britanniques, des Japonais ou de tout autre colon. Grâce à la libération nationale et à l’institution de la République populaire, un certain équilibre s’est installé et on aimerait considérer aujourd’hui les étrangers comme des partenaires équitables et non plus comme des maîtres.

 

Prenons garde, nous Occidentaux, à ne pas abuser de nos droits et à ne pas briser la concorde en tentant de pénétrer des marchés par la force ou d’imposer au peuple chinois nos moeurs et notre culture. Il y a en Chine le risque réel d’une crise néo-coloniale qui couve, provoquée par les concurrences libérales et l’inondation des marchés (et des esprits) par des produits culturels (et des modes de pensée) occidentaux. La différence avec l’époque coloniale, c’est que cette fois, la Chine est devenue puissante elle aussi, elle n’a rien perdu de sa fierté et elle est capable de se défendre, avec les armes incomparables que sont un Etat fort, un peuple mobilisé et un patriotisme vivace. Cette volonté de maintenir sa souveraineté est tout à son honneur. M’est avis que nous ferions mieux de la respecter pour cela et de nous montrer chez nous aussi jaloux de nos droits qu’elle l’est des siens.

 

Sur le même sujet :

 

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Par David L'Epée - Publié dans : divagations
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Jeudi 19 juillet 2007

Qu’on soit philosophe ou économiste, adepte de sciences politiques ou d’ethnologie, on ne peut pas comprendre la Chine moderne sans avoir au moins une vague notion de ce qu’est le matérialisme, comme mode de pensée et manière de fonctionner. Je n’en ferai pas ici la définition encyclopédique, je préfère vous renvoyer au classique de Jean Lefebvre sur le sujet et dont j’indique les références au bas de ce billet.

 

Qu’on sache seulement, pour faire court, que le matérialisme, appelé plus exactement « dialectique matérialiste », est venu à la Chine de plusieurs sources occidentales, dont la plus importante est sans contexte le philosophe Hegel – par l’intermédiaire de sa traduction marxiste, bien entendu. Sans entrer dans les détails, le matérialisme est, en philosophie, la conception du monde qui s’oppose à la conception ancienne édictée par Platon et qu’on appelle l’idéalisme. Marx a présenté cet idéalisme comme l’idéologie bourgeoise de base, à la fois parce qu’elle se soustrait à tout réalisme socio-économique pour se complaire dans l’abstraction métaphysique (chez les anciens) et une vision romantique du réel (chez les modernes), et parce qu’elle fonde une série de postulats théologiques qui, en Europe, avaient toujours appuyé l’autorité féodale, au cours d’une alliance oppressante entre le sabre et le goupillon (l’Etat et l’Eglise) qui dura des siècles et des siècles pour le plus grand malheur des peuples.

 

Pour se libérer, pour renverser les anciens régimes et s’assurer qu’ils ne reviennent pas, il fallait, toujours selon Marx, couper le mal à la racine en faisant table rase du passé, c’est-à-dire, en Europe, en se débarrassant du christianisme, qui était alors le coeur de cette conception idéaliste du monde que les puissants avaient adoptée. L’hydre ayant deux têtes, il fallait abattre à la fois l’ancien ordre politique et le Clergé sur lequel il s’appuyait, et avec l’institution cléricale la religion elle-même. Dieu ne pouvait plus exister, car la survivance de cette croyance représentait un risque de restauration féodale ; toute pensée religieuse devenait dès lors réactionnaire. Cette idée apparaît d’ailleurs dans les paroles même de l’Internationale :

 

                        Il n’est pas de sauveur suprême, ni Dieu ni César ni tribun...

 

A première vue, le problème semblait moins évident en Chine car la religion (si tant est qu’on puisse parler de religion en Chine) ne se présentait pas du tout sous la même forme, et il s’agissait plutôt d’une tradition fondée sur une spiritualisé s’abreuvant principalement à trois sources : le bouddhisme, le taoïsme et le confucianisme (on aurait pu aussi parler de l’Islam mais sa pratique était et est toujours très minoritaire proportionnellement à la population chinoise). Néanmoins, cette « spiritualité » (je pense que c’est le mot le plus adéquat) tombait sans problème sous l’accusation de superstition que l’on trouvait bien sûr sous la plume de Marx, mais également déjà sous celles des philosophes des Lumières, qui en avaient fait une de leur proies de prédilection [1]. Dans les différentes phases de la Révolution chinoise, on tenta donc d’extirper ces « superstitions », la phase la plus radicale étant certainement la campagne anti-Confucius lancée durant la Révolution Culturelle. Mais dès le mouvement retombé, on revint à plus de tolérance et l’influence des grands anciens revint plus forte encore, des universités jusque dans les foyers les plus simples. La tradition antique aujourd’hui est néanmoins plus forte dans les régions de Chine n’ayant pas été touchées par cette phase de la Révolution , comme Hong Kong.

 

Le matérialisme n’a pas pu faire table rase d’un passé millénaire, les superstitions sont toujours très fortes aujourd’hui : on honore les morts, on brûle pour eux des billets spéciaux, on observe les signes, on évite de prononcer certains mots, etc. Mais par contre il a su s’imposer dans d’autres domaines telles que la science et l’économie. Arrêtons-nous un instant sur cette dernière catégorie.

 

Comment pourrait-on définir le matérialisme économique ? L’économie n’est-elle pas déjà en elle-même une science matérialiste ? Il faut procéder ici à un petit glissement sémantique. La question que nous nous posons n’était pas pertinente tant que le domaine de définition de l’économie se limitait aux produits matériels. Nous savons tous que l’économie a commencé avec l’apparition du secteur primaire (la production) et qu’avant même de pouvoir organiser le premier troc, c’est-à-dire la forme la plus primitive du commerce, il a bien fallu avoir quelque chose à échanger, une possession quelconque, cette dernière pouvant être un bien produit, acquis, trouvé ou volé. L’apparition des secteurs secondaires et tertiaires n’a pas beaucoup changé la donne, il a seulement complexifié et affiné le processus. Mais avec l’ère moderne, on a assisté à un phénomène de tertiarisation de l’économie, qui a suivi le développement des villes et la multiplication d’une majorité toujours plus grande de travailleurs officiant uniquement dans ce secteur tertiaire [2]. Cette évolution a été un premier pas vers une dématérialisation de l’économie : en passant d’une économie des biens à une économie des services, le rapport capital-travail s’est détaché durablement de ce qui devait pourtant être sa base : le produit concret, l’objet, la chose – la matière.

La deuxième phase de cette dématérialisation de l’économie, plus inquiétante, a été déclenchée par le développement des nouvelles technologies et la croyance en un mythe selon lequel ce secteur-là de l’économie serait le secteur de l’avenir, une source de profit carrément auto-suffisante. D’énormes complexes ont été créés dans ce seul but, mobilisant des masses de travailleurs et des territoires entiers, l’exemple le plus frappant de cette débauche d’efforts étant certainement la Silicon Valley. A partir de là, la dématérialisation ne s’attache plus seulement à l’économie mais à la vision qu’on a d’elle, c’est-à-dire, pour prendre une image, à la « valeur ajoutée » de cette nouvelle économie. A force d’être persuadés que c’est cette nouvelle économie – celle qui met au point des logiciels, celle qui travaille sur l’abstraction – qui représente l’avenir et le progrès, on finit par l’idéaliser, la placer au dessus des autres secteurs (et notamment de la production) et à considérer que c’est faire partie de l’élite que d’y travailler.

 

La question que je voudrais vous poser est très simple : qui vous fait vivre, l’agriculteur du village d’à côté, qui alimente la région en légumes, ou Bill Gates et sa toute dernière version de Windows ? La réponse à cette question déterminera ce que vaut l’élite, où se trouvent et se trouveront toujours les priorités de l’économie, sous quelque latitude que ce soit, et quel est le rôle de la matière dans la survie humaine.

 

S’il y a un pays qui a compris cela, c’est bien la Chine. Pour le meilleur et pour le pire, ai-je envie de dire, car dans les points forts de son secteur primaire, on trouve toujours l’extraction du charbon dans les mines et, à ce jour, les conditions de travail étant ce qu’elles sont, j’imagine aisément qu’aucun Chinois ne devient mineur de son plein gré... Peut-être le développement de l’électricité et du nucléaire [3] permettront-ils graduellement de limiter ces secteurs et de faire fermer les mines les plus dangereuses, c’est du moins ce que nous pouvons espérer.

 

Ceci étant dit, le modèle chinois est aux antipodes de celui de la Silicon Valley [4]. L’agriculture et l’industrie restent deux secteurs extrêmement importants de l’économie et participent pour une grande part à l’envolée de la croissance chinoise. Je pourrais disserter longtemps sur la question mais je préfère laisser la parole à l’économise Erik Izraelewicz, spécialiste de la Chine , que j’ai déjà cité à l’une ou l’autre reprise, et qui, dans son livre Comment la Chine Change le Monde (Le Livre de Poche, 2005), résume fort bien la question dans quelques paragraphes :

 

« En économie aussi, les deux dernières décennies du XXe siècle s’étaient inscrites dans la douce euphorie d’une supposée « fin de l’histoire ». Avec la chute du communisme et la montée du Net, l’économie mondiale s’engageait, pensait-on alors, sur une pente ascendante – faite de croissance forte et régulière, d’une prospérité générale et partagée. C’était l’époque de la « mondialisation heureuse ». Alors que, dans toutes les activités humaines, le cerveau se substituait à la main, l’économie se détachait enfin de ses contingences matérielles. L’activité n’allait plus souffrir de ses hauts et de ses bas qui avaient alimenté dans le passé tant de cycles douloureux. Elle n’allait plus davantage être perturbée par des batailles de partage.

 

L’arrivée de la Chine sur le marché mondial des commodities, ces produits de base que sont les matières premières, l’énergie et les denrées agricoles, apportent un vigoureux démenti à cette vision idyllique de l’avenir. L’économie n’est pas encore purement virtuelle – si tant est qu’elle le devienne jamais. La tête a toujours besoin de ses bras. L’activité productive de nos sociétés s’appuie encore très largement sur l’exploitation de matières premières bien réelles : du charbon qu’il faut aller chercher au fond des mines, du pétrole dans les puits, et du blé dans les champs. »

(p.167)

« Dans une économie mondiale qu’on disait inexorablement vouée à un basculement vers l’immatériel, la Chine rappelle que l’activité humaine repose encore, d’abord et avant tout, sur la matière. Ce retour au réel est une belle revanche pour la « vieille économie », celle des champs, des mines, des hauts fourneaux et des ports, celle qu’Internet allait rendre inutile. Le secteur que l’on appelle primaire résiste ; plus encore, dans tous les pays industrialisés, en France comme ailleurs, il va encore peser, pour longtemps, sur les autres secteurs de l’économie, le secondaire (les industries de transformation) comme le tertiaire (les services). […] La revanche de la vieille économie, c’est un retour des cycles, une conjoncture plus instable par conséquent. »

(p. 140 et 152)

 

« L’arrivée de la Chine sur le marché mondial des matières premières […] rappelle que l’homme ne saurait vivre de transactions financières, de films, de jeux vidéo et de communications téléphoniques. Il a besoin, aussi, de nourritures terrestres, de logements, de moyens de transport, et de beaucoup d’autres choses. En Bourse, la Chine a d’ores et déjà sonné le réveil des dinosaures, ces entreprises symboles de la « vieille économie ».

 

Alors que les gazelles du Net se sont essoufflées, et même, pour certaines d’entre elles, carrément effondrées, les sociétés traditionnelles de l’économie réelle (les groupes pétroliers, miniers, sidérurgiques, les chantiers navals, les transporteurs, etc.) connaissent une nouvelle jeunesse. Ce n’est là qu’un des signes d’une évolution plus générale, celle d’une belle revanche du primaire sur le reste de l’économie. »

(p. 147-148)

 

Comme le relève l’auteur, cette revanche du matérialisme économique a quelque chose de jouissif en ce qu’elle remet à leur place certains utopistes libéraux parmi les plus tendancieux tout en réaffirmant la place des travailleurs du primaire dans la « chaîne alimentaire » des peuples du monde entier. L’économie chinoise doit toute son assurance à la certitude que les besoins vitaux de l’humanité ne dépendront jamais des modes ni même des fluctuations du marché et que les produits de base ne sont pas des biens substituables. La revanche du matérialisme, c’est la revanche du pays réel sur les élites et leur économie du virtuel.

 

Nous pourrions encore étudier d’autres manifestations de ce matérialisme dans le rapport des Chinois à l’argent, rapport beaucoup plus décomplexé que chez nous, dû notamment au fait que le système de cartes de crédits est peu développé et que l’argent – c’est-à-dire le cash – a conservé ici un statut beaucoup plus matériel et concret. Mais ce sera pour une autre fois.

 

[1] On ne peut évidemment pas dire que Voltaire ou Diderot aient été des matérialistes au sens hégélien, mais par leur critique de l’Eglise et des religions révélées et par leur culte de la raison et de la science, ils ont ouvert la voie à la pensée moderne.

[2] La tertiarisation (focalisation du secteur tertiaire) du monde du travail a aussi eu de grandes conséquences au niveau sociologie, comme l’explique Alain Soral dans son très intéressant essai Vers la Féminisation (éditions Blanche, 1999) : « La féminisation économico-sociale (société du tertiaire majoritaire et du taylorisme généralisé) ne signifie pas seulement que l’homme perd peu à peu ses muscles dans l’automatisation et le travail de bureau mais, plus profondément, qu’à force de ne plus avoir besoin de comprendre quel est son rôle social pour accomplir sa tâche, l’idée ne lui vient même plus de se poser la question. » (p.111)

[3] Le nucléaire n’étant évidemment pas une fin en soi, comme je l’avais expliqué dans un autre billet il y a quelques semaines.

[4] Ce qui ne veut pas dire pour autant que l’économie « virtuelle » n’existe pas en Chine – voir l’exemple étonnant de la monnaie Q.

Références

Henri Lefebvre, Le Matérialisme Dialectique, Presses Universitaires de France

Pierre Naville, Psychologie, Marxisme, Matérialisme – Essais Critiques, Librairie Marcel Rivière et Cie

 

Izraelewicz Erik, Quand la Chine Change le Monde, le Livre de Poche

Par David L'Epée - Publié dans : divagations
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«  La Chine est excitante comme peut l’être pour un physicien une équation majeure à poser et à résoudre. »

 

(Guillain Robert, Dans Trente Ans la Chine )

 

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